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Journaliste uruguayen et écrivain reconnu, J.C.Onetti enracine son univers Onetti-Ramass.pngromanesque au cœur d'une région dépeuplée du Rio de la Plata, dans la petite ville coloniale fictive de Santa Maria. Un certain réalisme le dispute à l'impression récurrente d'imprécision allusive, autant historique que narrative.

Onetti entretient une atmosphère floue ; son écriture très littéraire, travaillée jusqu'à la surcharge, jouant des métaphores et des associations mentales, mêle aux réalités les plus triviales des considérations psychologiques, morales, voire philosophiques. L'intrication complexe au présent de l'anticipation et du passé laisse, à la lecture, un sentiment d'extériorité en partie justifié par le regard du narrateur, Jorge, adolescent de seize ans. Même peu âgés, tout portent les marques du vieillissement, du dessèchement des corps et des cœurs. Malgré sa jeunesse, Jorge n'échappe ni à la solitude ni à l'ennui : traversant les troubles de l'adolescence, « cette tare incurable », il évolue peu à peu, dans les tiraillements conflictuels que sa passion impose à sa vive conscience de l'impertinence, de la vanité des êtres et du monde. Jorge écrit, des poèmes et peut-être le récit ; il partage son désir de garder trace de ces quelques mois avec le chroniqueur local, Lanza : l'écriture romanesque se double d'une réflexion sur l'écriture.

Non loin de Rosario, Santa Maria n'est « qu'un trou perdu qu'on appelle une ville »; les habitants y échouent malgré eux, au hasard hiver pluvieux et le retour de l'été torride, Jorge Malabia, « le gosse » maigre et blond, suit les tractations politiques locales. Le pharmacien Barthé et le docteur Grey soutiennent les revendications des dockers, favorables, en échange, à l'installation d'une maison close , « une nécessité sociale et une bonne affaire ». Larsen, dit Ramasse-Vioques, qui attend depuis deux ans cette ouverture, amène de la capitale trois vieilles défraîchies. Malgré la « condamnation collective » du bourg au premier jour, tous s'habituent à la présence du bordel, excepté le curé Bergner et son neveu Marcos, chef de file de la Sainte Croisade contre ce lieu de perdition, finalement fermé sur ordre du gouverneur ; Larsen et ses filles de joie quitteront la ville…

Si, à seize ans, Jorge ne peut fréquenter le bordel, il assouvit ses appétits sexuels avec Julita, soeur de Marcos et veuve de Federico, le frère du gosse. Comme tout adolescent il se cherche, se rebelle et affirme sa différence — « je veux qu'on me regarde comme un objet de scandale ». Trentenaire dépressive, conscient de « l'incompréhensible mensonge qui les unit », l'adolescent se force à la détester, joue à la protéger tout en la méprisant, refusant de s'avouer son amour fou et passager .

On ne peut échapper au sentiment de vide et d'ennui qui hante la plupart des personnages, incapables de faire du bien, autant assoiffés de leur intérêt, sexuel ou financier, que des bières, cognacs et divers alcools… Selon le docteur Grey, tous sont « animés par la peur », raison de leurs passions et de leurs comportements. Chacun cherche dans la dissipation à se distraire de sa propre finitude : elle frappe de vanité autant les corps que les actes.

À distance, Lanza, « historien parfaitement intègre », et chroniqueur local, rédige son enquête sur les raisons de ce bordel à Santa Maria : l'abbé Bergner y aurait vu une mise à l'épreuve de ses paroissiens : le bourg aurait-il la force de sauver son âme?

Sur fond de nature minérale, inhospitalière, Onetti confronte le vide des esprits aux divers appétits du désir. La vertu et le péché, indissociables, coexistent, dans un univers fictif terriblement humain.

Juan Carlos ONETTI  :  Ramasse-vioques. Traduit par Albert Bensoussan, Gallimard, 1986, 264 pages. L'édition originale ("Juntacadáveres") date de 1964.

 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #URUGUAY