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Montecore, c'est d'abord un roman unique! Sa composition et son innovation linguistique lui confèrent une inoubliable saveur, même si l'histoire n'a rien d'original. Dans les années 70, un jeune tunisien orphelin rêve de devenir Franck Capa ou Cartier-Bresson. Il courtise les "filles Khemiri.jpgtouristiques" sur la plage de Tabarka et tombe amoureux fou de Pernilla la belle suédoise... Grâce aux économies de son ami Kadir, il la rejoint à Stockholm, devient Abbas et tente de s'intégrer. Naît un premier fils, Younes, rebaptisé Jonas : malgré la grande précarité économique, c'est le temps heureux de la famille. Viendront deux jumeaux, le succès de l'atelier photographique et le violent conflit de l'aîné avec son père; celui-ci s'enfuira aux USA et suivront neuf années de silence.

C'est alors que Kadir soumet à Jonas devenu écrivain un projet de biographie à deux voix, "une symphonie en hommage à son père". Alternent ainsi, entre Suède et Tunisie, les e-mails du vieil ami et les pages rédigées de Jonas. Kadir se montre soucieux de la vérité et de l'intérêt du lecteur : "beaucoup trop de livres ennuient", aussi suggère-t-il de varier les formes littéraires, de scènes de théâtre en scripts cinématographiques sonorisés d'Otis Redding : cette sémillance structurelle donne le vertige!

Peu à peu Kadir prend le dessus, impose ses propres "métaphores magnifiques", multiplie les critiques virulentes, tel un professeur corrigeant la copie de son élève il y a même des passages raturés!, lui reproche ses excès d'imagination et veut l'amener à "comprendre comment le conflit entre père et fils grandit jusqu'à l'explosion radioactive". Avec beaucoup d'humour et de créativité lexicale "corresponds-moi les textes", "injecte ces photos" — et ces tournures : "ton père nostalgiqua et collectionna son courage, conseille Kadir".

Très vite, les images que tous deux se font de ce père se révèlent très subjectives et contradictoires : Kadir tend à absoudre Abbas ; le fils le hait et refuse de clore cette biographie par la happy end de leurs retrouvailles. Finalement, le conflit père–fils induit la rupture de Kadir et Jonas... comme si ce Kadir n'était autre que son père, et le subterfuge des e-mails un dédoublement de Khemiri lui-même.

L'intrication de la filiation et de l'immigration constitue le coeur du récit : l'ignorance de sa propre origine ajoute aux difficultés intégratives. Abbas s'est cru fils de Moussa, algérien pro-français ; mais peut-être était-il fils de Rachid, le garçon de ferme bien blond... Ce trouble le pousse à tout tenter pour s'intégrer en Suède, dans ce "pays civilisé de l'extérieur mais barbare dans sa structure de pensée"; il se veut "un cosmopolite libre", travailleur, et craint "que des fainéants d'immigrés limitent les chances de son fils pour l'avenir", incapable qu'ils sont de "quitter leurs traditions". Abbas met tout en œuvre pour que "la marginalité n'infecte pas les âmes de ses fils" et "s'est gardé de parler (à Jonas) de ses origines" : là fut son erreur.

Dans les années 90 le racisme augmente en Suède à proportion de l'immigration : le parti d'extrême-droite "Nouvelle Démocratie" progresse, l'atelier d'Abbas est incendié. La crise d'adolescence de Jonas marque l'entrée dans l'opposition violente à Abbas. Avec quelques "brothas" métis comme lui, le fils condamne le pacifisme de son père, lui reproche d'avoir tenté de se fondre dans cette société où il reste de toute manière un étranger. Jonas et sa bande revendiquent, le droit d'être "bougnoules", différents. Abbas prétendra toujours n'avoir voulu que le bien de son fils, mais il reste un "traître" au yeux de Jonas.

• Par-delà le racisme de la société suédoise, ce roman met en lumière les difficultés de la construction identitaire de tout immigré ignorant  sa propre filiation : plus encore apatride, privé de racines, on peut comprendre la revendication du statut de métis, ternellement inclassable". Il est notable qu'Abbas lui-même, devenu brillant photoreporter à l'agence Magnum, renonce finalement à l'apolitisme pour "dédier sa vie à la défense des faibles" du monde entier. C'est un grand roman par sa créativité linguistique et sa force narrative, mais aussi par son positionnement face au traumatisme identitaire.

Jonas Hassen KHEMIRI -  Montecore, un tigre unique

Traduit du suédois par Lucile Clauss et Max Stadler. Le Serpent à plumes. 2008, 376 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE SCANDINAVE