Jean-Marie Laclavetine : Première Ligne

Publié le par Mapero

L'expression est militaire : être en première ligne c'est affronter le feu de l'ennemi. Héros de ce roman, Cyril Cordouan est effectivement en première ligne : il est éditeur ; les éditions "Fulmen"c'est lui. Phare de la bonne littérature, on le voit refuser les manuscrits à tour de bras à la lecture deleurs premières lignes. Une hécatombe de romans et d'auteurs. Jusqu'au sens propre, puisque Martin Réal, constatant le refus persistant de Cordouan se suicide dans le bureau de l'éditeur.Laclav-I--Ligne.gif

• Qu'est-ce donc qu'un bon livre, un bon auteur pour Cyril Cordouan ? Sans doute est-il plus facile de cerner ce qu'il rejette : « Ils appellent au secours les poètes, les bêtes faramineuses, les faits divers, les Mythologies, l'Histoire, pour s'inventer des mondes sucrés et huileux, sans aspérité ni surprise — tout, plutôt qu'écrire un roman, tout plutôt que parler de la vie, du chaos qui les entoure ! (…) Le réel leur fait peur. Les mots les terrorisent…» Chacun de ces « arracheurs de fausses larmes » ne peut produire qu' « un manuscrit sans chair et sans nerf.»

• Pour endiguer le flot impur, Cyril imagine de réunir ses refusés non dans un salon mais dans l'arrière-salle d'un café, s'inspirant du protocole des "Alcooliques Anonymes", pour leur faire avouer, aidé de Blanche sa secrétaire, leur coupable passion — « Je m'appelle XXX et j'ai un problème avec l'écriture.» — et les éloigner du vice. L'écriture ne sera plus un vice impuni. Les réunions se passent au "Caminito", tenu par l'argentin Felipe, — un lieu et un personnage que l'on retrouvera dans "Nous voilà".

• Luce Réal, qui avait promis à un Cyril Cordouan incrédule de venger son mari, va espionner ces réunions  du "Caminito" et fomenter un complot avec la complicité de Justine Bréviaire. L'une est prête à tout pour que les éditions Fulmen publient "Zoroastre et les maîtres nageurs". L'autre est également prête à tout pour obtenir la parution de "La symphonie Marguerite". Aux yeux de Cordouan, le premier n'est que « Titre imbécile. Bouillon insipide» et le second « révoltante cucuterie ».

• Tandis que Luce et Justine mijotent leur assaut, il se passe beaucoup de choses dans ce roman jubilatoire (désolé, c'est dit) où l'éditeur se trouve trahi par son amie Anita et risque d'abandonner sa ligne éditoriale — évidemment ringarde aux yeux de son fils. Le plus grand bonheur de lecture vient certainement de la série des neuf "chapitre un" en italique — technique qui reprend avec une belle réussite les "chapitre zéro" de "Conciliabule avec la reine" — série où le personnage de Cyril Cordouan vit et meurt d'aventures inénarrables ici. La paternité de ces chapitres ne s'éclaircit que vers la fin du livre : surprise assurée d'autant qu'on a pu avoir une hypothèse de lecture erronée avec les premières pages…

• Encore un mot pour éclairer les choix littéraires de l'auteur. Les treize frustrés de la première réunion chez Felipe forment une « brochette d'écriverons à la triste figure ». Parmi eux il y a l'auteur de "Salsifis !": c'est un « roman expérimental agrémenté d'un cahier des charges de trois cents feuillets. Une contrainte par feuillet : autant de coups de discipline dont l'auteur se flagelle avec délectation… Règle n°1 : Chaque phrase comportera huit mots, autant que de lettres dans SALSIFIS. Règle n°2 : Les initiales de ces mots formeront dans l'ordre ou le désordre le mot SALSIFIS. Règle n°3: Chaque chapitre comportera autant de phrases qu'il y a de morceaux de salsifis dans une boîte de conserve de la marque Chassepot (…). Règle n°4 : Le roman comptera autant de chapitres qu'il y a de boîtes de salsifis Chassepot empilées en tête de gondole au magasin Franprix situé au huit de la rue du Huit-Mai-1945 à Paris, chiffre relevé un huit août à seize heures...» On reconnaît bien sûr une joyeuse mais cinglante dénonciation des théories et contraintes chères à l'Oulipo — affaire qui a opposé Jean-Marie Laclavetine à Jean Lahougue au point de donner lieu à une correspondance entre l'éditeur (membre du comité de lecture de Gallimard) et l'auteur refusé, à lire dans "Ecriverons et Liserons".

Jean-Marie LACLAVETINE  -  Première ligne. - Gallimard, 1999, 241 pages. 

 

Publié dans LITTERATURE FRANÇAISE

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