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Comme dans "Minetti" de Thomas Bernhard, une seule actrice occupe la scène et interprète le rôle d'Ariane ; la rareté des didascalies suggère un grand dépouillementLaclavetine-Luxembourg.jpeg scénique : tout repose sur le jeu de la comédienne (Le rôle a été créé par Miou-Miou au Théâtre de Chaillot en 2000.) La voix d'Ariane c'est le fil du script, tantôt monologue personnel, tantôt prosopopée, ou dialogue avec ses morts : Félix, son père, qui vient d'être incinéré ; Léa sa mère, Sauveur son ami… En une douzaine de brefs tableaux, Laclavetine donne à voir le travail de deuil d'Ariane : l'essentiel se joue hors scène, le fantastique se joint au tragique, l'ici-bas communique avec l'au-delà, la littérature s'incarne dans la vie réelle… Certes scénographier ce traumatisme psychologique lui confère plus de force et impacte davantage le public que sa narration romanesque ; mais J.-M. Laclavetine reste distant et un peu léger…

Ce jeu des voix répond à une nécessité psychique. Hantée par ses morts, qui l'habitent et la harcèlent de leurs ressentiments, Ariane a besoin de leur prêter sa voix, elle qui n'a pas aidé leurs âmes à se détacher de ce bas monde. À quarante ans, sa seule thérapie tient au pouvoir cathartique de la parole. Félix, Léa et Sauveur s'ennuient au Luxembourg, représentation de l'au-delà : les "emplumés", leurs gardiens, leur interdisent toute apparition et le Voyage vers les vivants se fait par effraction, entre deux rondes…

Ariane gémit "Mon père était mon fils"; pour lui, elle a rêvé de tuer sa mère et repoussé l'amour Sauveur..., elle est demeurée aveugle au "cannibalisme" de ce père, cet homme énorme qui les a privées de vie et a métaphoriquement assassiné sa mère… enfuie avec Vladimir, personnage d'un roman paternel… À "l'ours" Félix s'oppose "le cygne" Léa… "Enveloppe vide" et solitaire, Ariane songe au gaz, une des "nombreuses liaisons directes" pour ce Luxembourg. Toutefois, lorsque le rideau tombe, la jeune femme s'est libérée de ses fantômes — "Sortez de moi!"—, mais au prix fort —" J'étais surpeuplée et me voilà déserte"—.

"Le Voyage au Luxembourg" emporte le public dans le dédale morbide d'une conscience en deuil. Sa lecture aisée décuple la force de résonance de la pièce, d'autant plus que Laclavetine laisse toute liberté au metteur en scène.

• Publié en 1999, ce Voyage n'est pas sans rappeler "l'Hôtel des deux mondes" de Schmitt, édité lui aussi chez Gallimard la même année : ces deux œuvres proposent une représentation des relations entre notre monde et l'au-delà. L'illusion théâtrale reste le meilleur genre littéraire pour nous confronter à notre mort.

Jean-Marie LACLAVETINE - Le Voyage au Luxembourg. Gallimard, Le manteau d'Arlequin, 1999, 61 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE