Jean-Marie Laclavetine, Jean Lahougue - Ecriverons et liserons

Publié le par Mapero

Maurice Fombeure, un de nos poètes pour récitations d'école primaire, a jadis publié ces vers Laclav-Ecriverons-liserons-copie-1.pngfameux ("À dos d'oiseau", Gallimard, 1942) qui nous éclairent sur le titre de ce curieux opuscule :

« Lisez tous cette histoire

Et, s'ils veulent y croire,

Vos enfants s'instruiront.

– C'est en forgeant qu'on devient forgeron.–

Vos enfants s'instruiront.

C'est en lisant qu'on devient liseron

• C'est décidé : les éditions Gallimard, dont J.M. Laclavetine se fait le porte-parole pour l'annoncer à Jean Lahougue, ne publieront pas "Le Domaine d'Ana". Le manuscrit collectionne tous les défauts : « un manque évident de fluidité et de simplicité de la narration», un démarrage « interminable », des personnages « réduits à une caricature » et des dialogues « trop bavards », sans oublier un style précieux lassant. Il faudrait tout reprendre et il n'est pas certain que ce travail de réécriture « suffise à remettre le roman sur ses rails.» On est en février 1996.

• Commence alors un échange de courriers qui va durer plus d'un an. L'instituteur mayennais qui a refusé le prix Médicis en 1980 s'en prend à l'état-major de Gallimard qu'il aurait voulu rencontrer au grand complet. Il lui reproche de laisser les imprimeurs recourir à des clavistes marocaines : « l'idée que des mains africaines puissent souiller mon manuscrit m'est odieuse.» Laclavetine condamne cette « crispation réactionnaire » (j'aurais dit "raciste") et laisse entendre que les portes de Gallimard lui sont désormais fermées : « J'ai peur, écrit-il, qu'il n'y ait plus d'espoir chez Gallimard pour ce livre » mais, bon prince, il accepte de continuer la joute sur le plan littéraire. Tandis que Lahougue expose sa « pratique dissidente » inspirée de l'Oulipo, Laclavetine s'efforce de lui montrer que le refus de Gallimard, renouvelé par POL, n'est pas tant motivé par la logique commerciale que par des raisons littéraires : Lahougue n'aurait produit que d'illisibles exercices d'applications de théories factices qui se déclinent en recettes qui tuent l'inspiration. Laclavetine s'efforce de montrer que l'abus des théories ne donne pas de bonne littérature — à l'exception, concède-t-il plus loin, de "La Vie mode d'emploi" de l'oulipien Pérec. « Les années les plus productives sur le plan de la théorie littéraire en France (grosso modo, 55-75) ont aussi été les plus pauvres en matière de création romanesque. » Après ce jugement qui me semble aujourd'hui quasi consensuel, Laclavetine repart en guerre : « Laissons la théorie aux chercheurs, aux universitaires, aux vrais critiques » et plus loin : « Non, un roman n'a pas de recette. Votre métaphore culinaire est épouvantable.» 

• Depuis son village de Montourtier, Lahougue s'efforce en vain de prendre la défense de l'innovation littéraire et de « la publication à fonds perdus », de briser les valeurs littéraires de Laclavetine : « oubliez un moment vos pétrifiantes certitudes ». Contemplant ses moutons, il plaide pour une sorte de diversité, de plasticité du goût du lecteur, faisant en quelque sorte la leçon au lecteur professionnel.

« Si mon expérience de lecteur m'enseigne que je est à chaque seconde, potentiellement, des êtres divers, que je est susceptible d'entrer dans des espaces incompatibles et d'y assumer ses sensibilités contradictoires, qu'il peut aimer le laconisme quand il lit Beckett et l'enflure quand il lit Lautréamont, les stéréotypes dans Jules Verne et leurs contraires dans Blanchot, les grands sentiments avec Brontë et leur dérision avec Jarry, le léché selon Gracq et le craché selon Céline, qu'il n'est pas classique ou romantique, impressionniste ou expressionniste, réaliste ou surréaliste par tempérament, mais tout cela à la fois par culture... comment pourrait-il s'enfermer, en tant qu'écrivain, de livre en livre, sur la base de prémisses intangibles, dans un système définitif, sécrétant l'un de ces styles aussi machinaux que prévisibles qui voudraient témoigner d'une sensibilité monolithe, classable et estampillée une fois pour toutes, sans avoir le sentiment de s'amputer du plus vivant de lui-même ?»

• La canonnade épistolaire est prolongée par les textes théoriques de Jean Lahougue intitulés : "quinze règles cryptogrammatiques", ""trois règles de contenus", "cinq règles numériques", "quinze règles graphiques" — Ouf ! — Pour moi, cette avalanche de règles saugrenues sape complètement ce que l'argumentation littéraire de Lahougue peut avoir de pertinent contre Laclavetine. Mais l'Oulipo, paraît-il, conserverait encore quelques Vieux Croyants...

• Entre Laclevetine et Lahougue, la guerre de tranchées s'est terminée par un armistice : les éditions Champ Vallon ont publié cette correspondance. Mais en 1998, elles ont également édité… "Le Domaine d'Ana" !

Jean-Marie Laclavetine, Jean Lahougue - Écriverons et liserons en vingt lettres. Éditions Champ Vallon, 1998, 233 pages.

 

Publié dans LITTERATURE FRANÇAISE

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