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La voix d'Ezine, cette voix entendue à la radio, m'accompagne pendant toute la lecture de ce livre essentiel, sur un sujet pourtant rebattu : la quête du père. 

C'est d'abord le récit de l'enfance quand le narrateur, qui s'était appelé Bunel comme sa mère, seEzine - Taiseux remémore ses haines pour ce monsieur Ezine qui n'est que l'affreux beau-père rustique, une sorte d'ours mal léché, qui bat sa mère les soirs d'excès alcoolique. Avec ce sale type les échanges oraux sont nuls : déjà s'explique le titre "les taiseux". Plus encore, c'est la maman, bientôt internée, qui s'exprime par gestes et par des objets glissés à son fils, mettant le narrateur, devenu collégien et lycéen, sur la piste de Robert Demaine, amant évaporé, père disparu et pourtant proche. « Je t'ai tout donné » est-il écrit, de la main de sa mère, sur un vieux ticket d'autocar : le jeune garçon a-t-il raison de prendre ce message pour lui-même ?

Les deux parties suivantes nous font franchir les années. La recherche du père s'accélère sur des indications données in extremis par la mère à l'occasion d'un dernier séjour psychiatrique. Le narrateur va retrouver une étonnante descendance disparate dont il est le cinquième élément sur onze. Un fatal accident de la circulation relance le suspense. Aux obsèques du père biologique deux veuves s'avancent vers le prêtre ! La quête du père se transforme en enquête sur ses épouses et sur l'identité du grand-père paternel. On dirait que le mystère des origines s'épaissit à mesure que le récit progresse. Le narrateur peut se découvrir in fine d'hypothétiques aïeux étrangers... et découvrir qu'il a passé quelques unes de ses jeunes années dans un manoir normand que fréquenta Marcel Proust conduit par son chauffeur italien Agostinelli. Sur les plages de la Manche on croise le fantôme de philosophes disparus. 

Un titre de chapitre — « Héritier du chaos » — résume avec justesse une histoire familiale tissée dans l'histoire du siècle. La Côte normande, avec les falaises des Vaches Noires, entre Houlgate et Villers-sur-mer, est le théâtre principal de ces savoureuses et tragiques aventures. Le cocasse et le macabre s'enchevêtrent. On se croit aussi parfois dans une folle BD en compagnie de Tintin, dans des aventures qui mènent chez une pianiste roumaine et chez un archéologue britannique nommé Mortimer. On se retrouve même en visite chez de grands écrivains… 

« Dans la journée, j'allais à l'aventure à travers le bois du Mont Saint-Léger où je tombai bientôt, au débouché d'une clairière, sur une sorte de castel en déshérence, une miniature au toit plat où le lierre s'infiltrait par les jours et les crevasses. Des douilles, des cartouches vides traînaient sur le sol. Des traces de feux noircissaient le carrelage de toutes parts. Le pavillon, auquel le délabrement donnait un certain cachet, se prolongeait d'une terrasse dont la courbe élégante épousait un bassin en demi-lune. Au milieu des débris de branches et de feuilles qui jonchaient le fond asséché de l'ouvrage, un nénuphar posait sa tête blanche sur la dernière flaque d'eau, indifférent à la ruine qui l'environnait...» 

Ce passage peut raviver dans nos mémoires de lecteurs les images d'autres manoirs enfouis dans les bois, d'autres villas à l'abandon dans les broussailles d'autres romans ou récits. En égrenant les étapes autobiographiques de sa quête familiale, Jean-Louis Ezine multiplie aussi les clins d'œil à nos lectures passées. Peu d'adjectifs. Peu d'adverbes. Son écriture nerveuse et pénétrante fait mouche. Un régal à lire et à relire.

Jean-Louis EZINE - Les taiseux - Gallimard, 2009, 225 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE