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Est-il l'émule de Garcia Marquez ou plutôt de Vargas Llosa ? James Cañon se différencie de ces deux maîtres sur un point au moins : son livre a été écrit en anglais. Ceci mis à part, « Dans la ville des veuves intrépides » est un premier roman plus que brillant, magique.

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Il était une fois un village de Colombie où l'instituteur Angel Tamaca inspirait des prénoms marxistes (*) et rêvait de rejoindre la guérilla. Un jour celle-ci fit irruption pour enrôler les hommes : Angel fut volontaire. Beaucoup refusèrent de se joindre aux Farc et furent massacrés... Il ne resta que les femmes ­— désormais presque toutes veuves — les jeunes filles et les petits enfants. L'horreur ainsi installée en arrière-plan du récit, et renouvelée à la fin des chapitres par le carnet d'enquête d'un reporter nord-américain, le conte peut se développer et le village de Mariquita connaître un nouvel avenir entre les mains des femmes.

 

Année après année, l'absence des hommes va provoquer une série de transformations au village et, sous la conduite de Rosalba dans le rôle du maire, on assistera à la fin de l'économie de marché et à l'installation d'une société communautaire de lesbiennes naturistes. Avant d'en arriver là, le récit se déroule, oscillant du tragique à la fantaisie et au comique burlesque. La disparition des hommes entraîne en premier lieu la ruine du bordel Casa de Emilia tandis que les sœurs Moralès — remarquables à leurs prénoms de fleurs — lui opposent une concurrence déloyale et gratuite. Quatre ans après le drame fondateur, la veuve du barbier ne croit plus au retour des hommes et elle ose prendre l'initiative de la rupture du deuil :

« Francisca se releva et fit le tour de la maison, ramassant tous les biens de son mari — vêtements, photos, chapeaux et chaussures, crème à raser, ainsi que sa petite collection de trente-trois tours. Puis elle rassembla tout son attirail de deuil – robes, voiles, bas, mantilles, châles et tout autre article en tissu noir sur lequel elle tombait. Elle fourra le tout dans une boîte en carton qu'elle déposa sur le seuil de la porte avant de l'envoyer valser dehors d'un violent coup de pied…» 

La même Francisca est à l'origine involontaire d'autres ruptures : avec le capitalisme, le marché du travail et l'économie monétaire. Ayant découvert un trésor de deux cents millions de pesos sous le plancher de sa maison, elle conçut le projet d'ouvrir un salon de beauté. Mais il en alla tout autrement. Ses luxueux achats à la ville ne provoquèrent que du mépris, aucune villageoise ne souhaita être son employée, aucune ne voulut lui vendre de quoi manger, tandis que Rosalba voulait la taxer de 50 %... Alors : 

« Elle empila, au beau milieu de son salon, tous ses vêtements et ses chaussures neuves, ses accessoires coûteux et ses tas de pesos, tout sans exception. (Elle) gratta une allumette qu'elle jeta sur le tas imbibé. Elle attendit que les flammes engloutissent la pile et brûlent le plafond. Alors elle sortit, ferma la porte et traversa lentement la rue jusqu'au manguier, gloussant, gloussant. Le soleil se couchait à présent, et elle resta plantée là, nue comme un ver, à regarder la fumée et les flammes sortir par le toit et la fenêtre ouverte…»

La disparition des hommes avait bien sûr aussi entraîné une réaction populationniste de la part du maire Rosalba et du padre Rafael — les guérilleros n'avaient pas voulu de lui — qui s'offre en martyr consentant à la libido des jeunes personnes esseulées, avec liste d'attente tenue par la mairie. Mais le projet de procréation tournera mal pour le curé bientôt décidé à éliminer la concurrence sexuelle des gamins devenus pubères — car les années passent ! Le monstre sera chassé du village, emportant en secret la clef de l'horloge. Le temps de l'Eglise et de l'Etat s'arrête ainsi faute de piles pour les radios... Le temps des femmes peut s'installer entièrement, hors du monde marchand, du calendrier chrétien, et des routes vers l'extérieur que la forêt recouvrit... Bref : un autre monde est possible.

• Ce pourrait être la Fin de l'Histoire. L'auteur a sans doute eu tort de rechercher une autre fin. Néanmoins il faut reconnaître le tour de force qu'est l'invention de très nombreux personnages qui donnent à ce roman une épaisseur psychologique très intéressante, et qui n'en font pas seulement une fable où un village sort de l'Histoire et recrute une institutrice qui refuse d'enseigner l'histoire du pays, synonyme de "violencia" depuis tant et tant d'années.

James CAÑON :  Dans la ville des veuves intrépides - Traduit de l'anglais par Robert Davreu. Belfon 2008 et Livre de Poche, 2010, 476 pages.

 

Natif de Colombie, l'auteur n'a donc pas écrit ce roman en espagnol mais en anglais, peut-être en raison de ses années passées comme étudiant de NYU et de Columbia. Néanmoins le roman trouve logiquement sa place dans ce rayon voué aux lettres latino-américaines !

Le site internet www.jamescanon.com/ annonce le tournage du film dans le courant de l'année 2010.

(*) Pour qui aime les hasards : un quasi-homonyme de l'auteur, James Cannon, fut le pilier d'un parti trotskyste aux Etats-Unis...

 

 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #COLOMBIE