Dans cet ouvrage autobiographique, Jacqueline Kelen se prétend nourrie "d'une Kelen-Esprit-de-solitude.pngsolitude aux antipodes du manque, de l'abandon et de l'isolement", libre et reliée, habitée par la présence divine. Son éloge de la solitude choisie —celle que notre temps occulte en permanence—, puise dans les grands récits et les mythes fondateurs ; l'auteur se situe dans la lignée des grands solitaires, philosophes ou artistes, ermites ou mystiques ; on la découvre quelque part entre Onfray et Tesson. Même si l'on ne partage pas sa certitude métaphysique, si l'on croit simplement en l'homme, de Montaigne à Sartre, le propos de J. Kelen fait du bien car il rappelle à chacun l'impérieuse nécessité de toujours garder conscience de soi : chacun naît et demeure seul : cette solitude ontologique caractérise la condition humaine, en dépit de l'actuel discours social du "vivre ensemble" et de la solidarité. J. Kelen invite chacun à se ménager des moments de retirement pour se ressourcer, se recentrer sur soi avant de retourner parmi les hommes.

Chacun reste seul à porter son destin, à répondre de ses actes : fragile et mortel tel le roseau, mais fort, tel le chêne, d'en avoir toujours conscience. L'essayiste nous rappelle à cette conscience tragique de la vie ; même si la croyance en un au-delà peut aider à l'assumer, " la solitude représente l'épreuve majeure de l'existence". Or notre société la combat en la confondant avec la solitude subie, conséquence de l'exclusion, des drames personnels ou du grand âge. L'auteure déplore que l'on évite de laisser seul un enfant ; on préfère le voir "s'intégrer", se "socialiser", on l'empêche de rêver et de se découvrir. Adolescent, on ne l'invite guère à réfléchir sur lui-même, à conscientiser ses désirs, ses talents. Or, c'est le meilleur antidote à la délinquance : capable de se connaître lui-même, le jeune n'attend plus la reconnaissance des autres. J.Kelen fustige de même la mode des associations autant que l'addiction aux réseaux sociaux : se savoir relié, dépendant, fait perdre à l'adulte son autonomie et surtout la conscience de ses responsabilités ; solidaires, grégaires, la plupart des hommes deviennent des malades ou des accompagnants. L'essayiste égratigne la compassion, l'abnégation, ces fameux "bons sentiments" illusoires car "toute vie en collectivité entraîne inévitablement le parasitage, la régression ou l'abus de pouvoir"; en revanche, "se garder à soi" amène à respecter en autrui sa liberté, à l'aimer sans l'asservir ni s'en faire l'esclave, à ne pas en attendre soutien ou reconnaissance. Le propos ne manque pas de force polémique mais vise juste : la conscience de notre fondamentale solitude "nous sauve de la médiocrité et de l'abêtissement"; qui pense à contre-courant passe pour rebelle aux yeux de la plupart de nos contemporains que la société matérialiste a privés de toute vie intérieure.

"La plus grande chose du monde c'est de savoir être à soi" écrivait Montaigne. À chacun sa voie pour garder sa liberté de pensée, "ce refus de tout conditionnement et de toute appartenance" : la métaphysique, l'athéisme ou l'absurde sartrien – tous "condamnés à être libres", essentiellement seuls. On ne peut que déplorer, avec J.Kelen, la multiplication des "divertissements" –des leurres– qu'offre notre temps. «Tout le malheur de l'homme vient de ne pouvoir demeurer seul en la chambre.» (Pascal).

Jacqueline KELEN : L'esprit de solitude. Albin Michel, 2005, 245 pages.

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #PSYCHOLOGIE