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D'emblée j'ai été attiré par le titre et le sous-titre de cet essai ! Je voyais l'idée que l'Europe avait volé le passé véritable du reste du monde pour lui substituer sa manière de le voir. Mais ce titre est relativement trompeur… De quoi s'agit-il ? À la lecture on peut parfois supposer que Jack Goody s'est lancé dans une opération de dénigrement systématique de la civilisation occidentale parce qu'à l'arrivée en 2003 il y a l'Amérique de Goody---Vol-de-l-histoire.jpgGeorge W. Bush envahissant l'Irak dirigé par un despote oriental. Non : car toute explication téléologique est rejetée par l'auteur. À d'autres moments, Goody donne l'impression d'être payé par le despotisme oriental de Beijing pour faire oublier le Nobel de Liu Xiaobo en déployant la bannière de la supériorité de la Chine sur l'Occident des origines à nos jours. Non : le livre a été publié quatre ans avant que le régime chinois ne se couvre de honte.

Alors, de quoi s'agit-il ? D'un anthropologue qui regarde par dessus le mur de clôture des disciplines ce qu'écrivent ses voisins historiens et ne les approuve pas. Et qui ensuite leur substitue sa vision des choses, où toute l'histoire de l'Eurasie est la conséquence du seul âge du bronze quand apparurent les villes, le commerce et le capitalisme, depuis la mer de Chine jusqu'à la Méditerranée. Ce déclic joue comme une sorte de big bang des civilisations — sauf pour celles d'Afrique subsaharienne, d'Océanie, et d'Amérique du nord au sud priées d'attendre leur tour pour sortir du néant. Mais l'élite eurasiatique connaîtra des surprises dans le classement. Entrée avec retard dans la compétition, l'Europe crut que l'Antiquité, le Féodalisme et la Renaissance étaient les trois marches nécessaires et suffisantes pour mener tout en haut du podium et obtenir la médaille d'or de l'excellence mondiale. Or, l'Antiquité tardive et le début du Moyen-Âge c'était pour l'Europe près de mille ans d'effondrement des villes, du commerce et de disparition du capitalisme. L'Europe dut tout reprendre à zéro, et piquer les inventions des autres en les disant siennes. Si enfin le XIXe siècle la vit dominer la planète tandis que la Chine s'effondrait à son tour — l'auteur est muet sur ce point — ce ne serait que partie remise : on le voit aujourd'hui où la Chine a pris le premier rang pour la production matérielle comme pour la pollution. Donc l'Europe, tu n'as pas de quoi être fière ! D'ailleurs tu commences à rétrograder. 

Les analyses de ce livre important sont encore peu présents sur les blogs. À ce jour, le blogueur d'Italians do it better en a donné le premier résumé sérieux en français. Particulièrement pour sa première partie : j'y renvoie pour les détails. Je dirai seulement ici que la première partie de l'essai (pages 25 à 148) a comme fonction de condamner pour crime d'eurocentrisme (ethnocentrisme) les travaux de John Needham, Norbert Elias et Fernand Braudel. Pour Norbert Elias c'est assez facile puisqu'il ne se cache pas de voir dans la civilisation européenne la Civilisation par excellence. Pour John Needham c'est particulièrement injuste car c'est bien par lui que nous avons pu depuis un demi-siècle nous rendre compte de l'immense avancée de la Chine dans maints domaines deux millénaires durant jusqu'au XVIe s. Pour Fernand Braudel, la critique de Jack Goody renvoie principalement à la querelle sur l'existence d'un "vrai" capitalisme à une période donnée et on peut considérer que la question débouche sur une impasse pour peu que l'on rejette, comme Goody lui-même, une vision téléologique de l'histoire. 

L'intérêt majeur du livre réside dans les deux autres parties. L'eurocentrisme que l'auteur dénonce se fonde sur une vision de l'histoire entendue comme une aventure merveilleuse, un récit ferroviaire à voie unique et sans aiguillage, qui mène chez Marx du communisme primitif au communisme utopique, ou si l'on préfère d'un Âge d'or disparu à un Âge d'or à avenir, en passant par les gares "Antiquité", "Féodalisme", "Capitalisme". L'Europe ayant inventé le progrès, le chemin de fer et le train à vapeur, c'est à elle d'arriver la première au terminus, les autres étant retardés par le "despotisme asiatique" ou "oriental" et une conception circulaire du temps. Jack Goody balaie très bien tout cela avec son flegme britannique et son érudition confondante quoique essentiellement fondée sur des ouvrages de langue anglaise. Mais : qui croyait encore à ce conte de fées ? 

On lira avec intérêt de multiples développements sur la route de la soie, sur l'industrie textile de l'Italie médiévale, sur l'économie et les techniques de l'empire ottoman, sur la diffusion des armes à feu, et même sur l'humanisme ! En revanche les considérations sur l'invention de la démocratie son indigentes : l'auteur nous dit que la démocratie et la liberté n'ont pas été inventées par les Grecs face à la menace des Perses. Par qui alors ? Il se trompe aussi sur les "barbares" que les Grecs n'ont pas appelés ainsi parce qu'ils les jugeaient sauvages ou cruels mais parce qu'ils ne parlaient pas leur langue. Ce n'est que l'un des nombreux "glissements de sens" que l'on peut regretter à la lecture. Au chapitre 10 par exemple l'amour courtois devient amour romantique, amour divin, amour du prochain et amour en général : évidemment personne n'a jamais prétendu que la civilisation européenne avait le monopole de l'amour ! La mauvaise foi de l'auteur est même patente quand il accuse Jacques Le Goff de trouver une certaine différence entre l'Université et une madrasa ! On ne comprend pas non plus les failles de sa discussion du "despotisme oriental" : Wittfogel n'est cité que dans la bibliographie et il manque les arcanes du débat sur ce thème à diverses époques (Nicolas Antoine Boulanger au XVIIIe s., Karl Marx au XIXe s., aussi bien que les ONG d'aujourd'hui dénonçant les "valeurs asiatiques" destinées à enfermer l'esprit des peuples et à leur couper le web). Dans cet essai décapant (et irritant), les mérites des civilisations non-européennes d'Eurasie sont tels qu'on ne comprend pas pourquoi les Chinois, les Indiens, les Turcs ou les Arabes n'ont pas découvert le Nouveau Monde et pourquoi l'Europe n'a pas été entièrement colonisée, conquise et éduquée ou réduite en esclavage par ces Autres. À moins que l'auteur n'ait exagéré, emporté par la passion. "Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage" dit le proverbe. Quoi, les troubadours n'auraient même pas inventé le "fin'amor" ?  

Jack GOODY

Le Vol de l'Histoire - Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde.

 Traduit de l'anglais par Fabienne Durand-Rogaert. - Gallimard, 2010 [Cambridge U. P. 2006], 487 pages.

• Lire la critique publiée par Philippe Minard dans le n°1 de la "R.I.L.I." (2007)

 

Tag(s) : #HISTOIRE GENERALE