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Le narrateur est colombien et s'appelle José Altamirano. Il s'adresse aux lecteurs depuis son exil londonien. Nous sommes en 1903 et il vient de quitter Colón au moment de la proclamation de l'indépendance du Panama, épisode crucial de l'histoire mouvementée de la Colombie, pleine de coups d'états et de généraux insurgés. Le narrateur s'adresse aussi à sa fille Eloisa, dix-sept ans, qu'il a laissée sur JG-Vasquez-Histoire-secrete.jpgplace, fuyant en catamini pendant son sommeil, ce qui n'est ni très sympathique ni très "réglo" de la part d'un papa. Il ne cessait de reconnaître à travers le visage de sa fille l'image de Charlotte l'émigrée française qui avait miraculeusement refait sa vie avec lui avant d'être la victime d'une balle perdue d'une fichue guerre civile. Voilà pourquoi l'invocation des lecteurs se double de l'invocation des jurés. José a abandonné la terre où reposent aussi sa mère et son père Miguel — une belle figure de libéral, maçon et anticlérical farouche, mais journaliste corrompu, vendu aux intérêts de la Compagnie du Canal. Car c'est là, dans cet arrière-plan historique, qu'est peut-être l'histoire principale du roman, son noyau dur. Une voie ferrée a traversé l'isthme peu après la découverte de l'or californien ; Colón et Panama sont devenues des villes stratégiques où les étrangers et les migrants ont afflué. Ensuite, Ferdinand de Lesseps lança la grande entreprise de percement du canal interocéanique, elle échoua dans les malversations financières et les milliers d'ouvriers morts d'épidémie, à cause aussi de l'erreur de conception. Ensuite viendront les Américains avec un projet alternatif et plus coûteux qui réussira au plan technique et économique, mais laissera, politiquement, un malaise durable entre les Colombiens et les Yankees. Enfin — ou d'abord ? — "Histoire secrète du Costaguana" est une sorte d'hommage de J.G. Vásquez à son maître Joseph Conrad. L'auteur de "Nostromo" revit ici. Vásquez n'a pas voulu faire de l'hagiographie : il a inventé avec José Altamirano un personnage compliqué : exilé à Londres, il a été utile à Conrad pour se documenter sur l'histoire du Panama. Conrad a transposé Panama en Costaguana et laissé de côté la vie personnelle d'Altamirano. Celui-ci en est totalement dépité quand il découvre que le roman de Conrad n'est pas la confession qu'il lui a faite.

• Ce roman a des allures de puzzle car les éléments et les thèmes s'emboîtent les uns dans les autres ; le fil du récit est coupé en plusieurs endroits, ce qui peut déboussoler des lecteurs attachés à une écriture linéaire et seront des juges sévères. Il est clair que l'auteur — colombien installé à Barcelone — s'est documenté sur les événements historiques : aussi son œuvre manque-t-elle plus d'émotion que de justifications érudites. Antonia de Narváez et Eloisa Altamirano sont abandonnées comme de vieilles chaussettes ! Miguel, José, quels machos vous faites ! Les pages les plus originales ? L'histoire d'un chassepot, fusil équipant à l'origine un soldat français de 1870, et qui se retrouve, suite à diverses péripéties, finir sa course dans un ruisseau latino (pages 83 à 89). Au total : un bon roman d'aventures. Prix Qwerty du meilleur roman en langue espagnole.

Juan Gabriel Vásquez  -  Histoire secrète du Costaguana. - Traduit par Isabelle Gugnon. Seuil, 2010, 310 pages.

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #COLOMBIE