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L'écriture de ce roman est le fruit d'un an de recherches de l'auteure à l'institut d'Etudes Avancées de Nantes afin de mieux comprendre la mentalité des chrétiens maronites du Nord Liban, sa région d'origine, et leur problématique relation à l'Autre. Hoda Barakat ne magnifie ni ne condamne cette minorité réfractaire à tout projet national. Du début du 20e siècle à la guerre civile de 1975, elle s'attache à raconterBarakat l'histoire d'une famille de villageois montagnards, le clan Moqaddam et donne à voir les conflits récurrents avec les autres minorités religieuses ; peu à peu, l'histoire locale s'articule au devenir national. Hoda Barakat varie les approches : les deux principales voix narratives de Salma et Tannous alternent avec des récits enclavés, parfois des fables cassant la monotonie chronologique de deux générations ; la polyphonie des registres, –de la prière à l'oralité la plus crue–, ne laisse pas de surprendre et attise l'attention du lecteur.

• Au fil des ans Salma et Tannous sont demeurés les seuls célibataires de la fratrie, très attachés l'un à l'autre mais très isolés. À la mort de leurs parents, ni l'oncle Youssef, ni l'oncle Schéhadé n'ont su remplacer le père ; les circonstances ont contraint le frère et la soeur à "vivre une vie qui n'était pas la (leur)". Éduquée à préserver sa virginité, Salma n'a jamais pu s'aimer ni assumer sa féminité. Dépourvue de désir elle s'est consacrée à sa fratrie : "maudite soit ma vie" soupire-t-elle au seuil de sa vieillesse.

"Je ne sais pas parler ni fréquenter les gens" déplore Tannous. Garçonnet autiste qui ne communiquait qu'avec son père, la culpabilité et le remords le hantent depuis la disparition paternelle et le meurtre d'un soldat français… Il ne cesse de s'enfuir, portant toujours "ce trou en (lui) qui le tourmente". Chanter l'apaise, et sa belle voix lui a procuré jadis quelque reconnaissance sociale. Toujours à la marge du groupe familial, Salma et Tannous portent la mémoire du clan, faible compensation à leur échec personnel.

• À travers le langage peu châtié des personnages se révèle l'état d'esprit de ces maronites originaires du Liban. Dans ce village fondé par Siméon le Stylite, ces disciples de saint Maron restent réfractaires à toute intégration nationale. Les "Moqaddam""ceux qui occupent le premier rang"–, ne reconnaissent qu'une loi : "Nous ne nous soumettons qu'à Dieu" (…) "État, indépendance sont des notions qui ne nous concernent pas". Profondément attachés à l'Église de Rome, leurs comportements sociaux vont pourtant à l'encontre du message d'amour du Nouveau Testament qu'ils prônent dans leurs cérémonies : ils ne  tolèrent ni les musulmans, ni les Syriens, ni surtout les Zghortiotes, –"ces fils de pute, ces mécréants"–, pourtant maronites eux aussi.

• Tout le récit est traversé par les conflits qu'engendre leur orgueil identitaire, même au sein du couvent ; les maronites considèrent tous leurs actes, louables ou criminels, comme "la volonté de Dieu". Toutefois, au fil des années, le village n'échappe pas à l'extension du progrès. Les jeunes ébranlent les mentalités de ces "maronites un peu extrémistes" comme ironise le cousin Khalil. Tandis que le tourisme d'hiver développe l'économie locale, la radio fait prendre conscience à cette communauté "de ses préjugés, de son esprit fermé et buté", dixit encore Khalil. La "nouvelle génération" qui a fait des études parle de démocratie et son esprit subversif heurte les certitudes des anciens. Les cousins de retour d'Australie, Tannous de Syrie, portent un regard critique sur l'intolérance des leurs : voyager ouvre l'esprit. Si on se réjouit des mariages, on pleure aussi la mort de jeunes fauchés à l'aube de leur vie : Dieu donne d'une main et reprend de l'autre. Pour qu'il ne soit pas hanté par la peur du Jugement, Il accorde à l'homme, aveugle à Ses voies, la grâce d'oublier afin de jouir de la vie ; et l'oubli donne bonne conscience à l'ingratitude humaine, fut-elle maronite.

• H. Barakat dédie son roman à sa communauté, "aux habitants de ces hautes montagnes", en mémoire de ce "temps révolu" où tous tiraient leur force identitaire de "l'amour infini" de Dieu : leur village était Son "royaume de cette terre". Certes elle exige autant du lecteur qu'elle a exigé d'elle-même ; mais elle lui permet d'entrevoir quelques origines des actuels conflits au Moyen Orient.

Hoda BARAKAT : Le royaume de cette terre. Traduit de l'arabe par Antoine Jockey. Actes Sud, 2012, 342 pages.  

 

Tag(s) : #MONDE ARABE, #LITTERATURE