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Dans ce nouvel essai, G. Guille-Escuret synthétise ses trois volumes consacrés à "la sociologie du cannibalisme" en Afrique, puis en Asie-Océanie, enfin en Amérique. Pour lui, toute réflexion sur l'anthropophagie est faussée par l'à priori idéologique qui oppose la civilisation au cannibalisme, laGuille-escuret les mangeurs culture à la nature. Se référant à Montaigne et aux analyses de Descola, Guille confronte cannibales et civilisés. L'écrivain notait déjà, à propos des brésiliens Tupinambas, que l'homme mangé "est tué, non pas vaincu". Il invitait les Européens à réfléchir à leur barbarie colonisatrice cachée sous leur prétendue bienveillance à l'égard du "bon sauvage". Guille invite à cette démarche : c'est en comparant les cultures exotiques et occidentales, non en les opposant, que l'anthropologie portera enfin au cannibalisme l'intérêt qu'il mérite : en le replaçant dans son contexte pour le comprendre de l'intérieur, elle deviendra une vraie science de l'homme.

Tout tient dans le regard, trop souvent ethnocentré, que l'observateur occidental porte sur sa civilisation et sur celles des sociétés dites "primitives". Le mangeur d'autres n'est pas un fauve mu par des pulsions instinctives, conditionné par la seule nature. G.Guille montre bien qu'aucune de ces sociétés, même sans histoire ni écriture, même en symbiose avec le milieu naturel, n'est dépourvue de culture : quel exemple plus convaincant que celui des Aztèques, civilisation hautement cultivée et qui pratiquait les sacrifices humains? De plus, toutes les sociétés primitives réglementaient la manducation d'autrui, voire même la prohibaient. Hormis de rares cas d'endocannibalisme alimentaire, l'anthropophage n'ingère pas n'importe qui : il a du respect pour sa proie, il se voit en elle comme dans un miroir et ne mange que son égal : s'il absorbe les parties nobles d'un guerrier ennemi c'est pour bénéficier de sa force et de son courage ; s'il ingère les viscères d'un ancêtre défunt —tels les Papous de Nouvelle-Guinée—, c'est pour accéder à sa sagesse. Jamais le cannibale ne mange un inférieur qu'il méprise.

On ne peut davantage soutenir aujourd'hui l'opposition Nature-Culture que celle du cannibale et du civilisé . Selon l'auteur, nous autres occidentaux avons assimilé la culture à notre progrès technique et bestialisé puis diabolisé les autres cultures. Or elles ne sont pas moins civilisées que la nôtre : nous sommes des "cannibales civilisés". Nous refusons de reconnaître que nous pratiquons aussi, sous d'autres formes, la destruction d'autrui : nous avons seulement substitué la domination à la prédation. Même si les Occidentaux de l'époque moderne n'ont jamais mangé d'autres hommes —sauf cas exceptionnel comme cet avion naufragé dans les Andes—, les carnages de Verdun, Auschwitz, Hiroshima, attestent de la barbarie bestiale des "civilisés" occidentaux, pire que celle des cannibales, car fondée sur le mépris et la haine de l'autre : "Si l'on parle de débauche de violence, les guerriers prédateurs (…) maoris, iroquois ou tupis s'astreignent souvent à une retenue que les soldats de métier oublient de temps à autre".

C'est une fable illusoire de croire que le progrès développerait le sens moral et, en les déliant de la nature, ferait des sociétés "avancées" les seules sociétés de culture. S'offusquer par principe du cannibalisme c'est refuser de le comprendre et donc de nous mettre en question.

 Georges GUILLE-ESCURET. Les Mangeurs d'Autres. Civilisation et cannibalisme. Collection "Les cahiers de l'homme", EHESS, 2012, 292 pages.

 

voir aussi de : Georges GUILLE-ESCURET — Du Cannibalisme

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE