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Vous connaissez « le Chant des partisans », bien sûr. Mais savez-vous qui, un jour de mai 1943 à Londres, a demandé à Joseph Kessel de mettre des paroles sur un air composé par Anna Marly, parce qu’il fallait bien que la Résistance ait son hymne ? Ne cherchez plus : c’est GdAstierEmmanuel d’Astier de la Vigerie, le fondateur de « Libération », notre premier grand mouvement de résistance. Avec ce livre qui se lit absolument comme un roman d’aventures — et qui en est un ! — son petit-neveu Geoffroy d’Astier de la Vigerie se propose, non pas d’écrire une biographie complète du grand homme, mais de le suivre pendant ces années de guerre entre le 13 juin 1940 quand il claque la porte de son appartement parisien et le 10 septembre 1944 quand, ex-Commissaire de l’Intérieur du C.F.L.N. de Charles de Gaulle, il rejette le poste d’ambassadeur à Washington et est contraint de recourir aux services d’un serrurier pour rentrer chez lui 10, rue des Saints-Pères.


C’est à peu près tout le gratin de la Résistance que nous rencontrons en suivant Emmanuel d’Astier dans sa vie de résistant. Démobilisé à Marseille en 1940, il tente d’abord de créer un réseau de propagande contre les « vieillards » de Vichy et la presse de la Collaboration. Ses bêtes noires s’appellent alors Horace de Carbuccia directeur de « Gringoire » et Henri Béraud qui y écrit. Mais « la dernière colonne », si elle permet à Emmanuel d’Astier de rencontrer Lucie et Raymond Aubrac (plusieurs fois cités dans livre), Jean Cavaillès et d’autres qui se retrouveront dans « Libération », aboutit malheureusement à l’arrestation de deux membres de sa famille, Jean-Annet et Bertrande. L’action clandestine sera la prochaine étape et il sera « Bernard ». Ce qui signifie les faux papiers, et les fausses barbes et les chapeaux pour tenter de changer de silhouette. « Il faut dire que d’Astier, avec sa taille, 1,92 m, sa maigreur, son allure de Don Quichotte, était impossible à déguiser. Nous l’appelions Bernard dans la Résistance, puis Merlin. Il avait de l’Enchanteur le côté séduisant, courageux, poète, inconscient du danger. » (Lucie Aubrac, in Ils partiront dans l’ivresse).

Ainsi en 1941, cet homme qui n’avait pas eu de carrière militaire à cause de l’armistice de 1918, cet esthète qui avait un peu écrit dans la presse de gauche et publié un roman, se met en tête de créer un journal résistant, un vrai, sorti de vraies presses d’imprimerie, et non pas ronéoté comme nombre de feuilles résistantes de part et d’autre de la ligne de démarcation. Pour trouver les hommes, l’argent et les planques, le charme de cet homme est essentiel. « Bernard » sait séduire des gens de tous les milieux sociaux pour œuvrer ensemble. Néanmoins ses relations furent souvent tendues avec Henri Frenay (de « Combat ») avec Jean Moulin (« Max » l’envoyé spécial de Charles de Gaulle en vue de regrouper les résistants), avec le colonel Passy (du B.C.R.A. qui contrôlait à Londres le renseignement et l’action de la France Libre). Ces tensions ont en gros deux causes : une irritation contre l’esprit étroitement hiérarchique de certains de ses interlocuteurs, une détestation des partis politiques que beaucoup tiennent pour responsable de la défaite de 1940. Cela advint avec la création des M.U.R., avec la recherche de l’officier qui commanderait l’Armée secrète, avec le projet de C.N.R. En revanche, le général de Gaulle et « Bernard » s’entendent dès qu’ils se voient. Avec Churchill aussi, les relations peuvent être cordiales pour « Bernard » devenu Commissaire de la République quand il revient lui demander des armes pour ses résistants au début de 1944.

Au fil des pages, on retrouve les réalités concrètes de l’action résistante. Dans ce domaine, la question des voyages maritimes et aériens brille par ses difficultés à la fois techniques, organisationnelles et météorologiques. L’avion anglais ne trouve pas le terrain, ou il n’est pas balisé. On fait demi-tour pour rentrer à Londres ou à Alger. Le bateau n’aborde pas la bonne plage. Les conteneurs défoncent la coque de noix venue au rendez-vous au large. Tout est possible. L’auteur rappelle bien sûr les nombreuses arrestations qui touchent « Libération », notamment en 1943, quand Klaus Barbie dirige la chasse aux patriotes. On voit Lucie Aubrac organiser des opérations échevelées et risquées pour les libérer. En revanche Jean Cavaillès se sort tout seul de son camp d’internement en profitant des agapes de ses gardiens pour Noël.

Mais c’est aussi l’histoire et l’engagement de toute une famille où les carrières militaires furent nombreuses (cf. tableau généalogique en fin de volume). Raoul d’Astier de la Vigerie, le père d’Emmanuel, avait été capitaine d’artillerie. François, le frère aîné, a été général d’aviation en 1940 puis responsable des Forces Françaises Libres à Londres — tandis qu’Henri, le cadet, organisa l’élimination à Alger du maréchal Darlan en décembre 1942. Les trois frères furent nommés Compagnons de la Libération par de Gaulle. Un record.

La France une fois libérée, Emmanuel d’Astier reprit sa carrière journalistique à la tête de … Libération qui exista jusqu’en novembre 1964 — et que vous ne confrondrez plus avec le titre de Serge July !


Geoffroy d’Astier de la Vigerie
Emmanuel d’Astier de la Vigerie, combattant de la Résistance et de la Liberté, 1940-1944

Préface de Raymond Aubrac
Éditions France-Empire, 2010, 353 pages.

 

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