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Écrit par un spécialiste étatsunien de l'histoire des empires coloniaux, « Le colonialisme en question » est un titre alléchant. Attention : l'ouvrage n'est pas une énième histoire des aventures coloniales. Ce n'est pas une lecture de divertissement. C'est strictement une œuvre de réflexion et de méthode.

Dans une première partie, "Questions coloniales, trajectoires historiques", l'auteur opère un tour d'horizon critique sur l'historiographie de ce sujet depuis 1951, année marquée par un article de Georges Balandier sur "la situation coloniale". Parcourant ce demi-siècle de travaux, Cooper dénonce des erreurs de méthode et des modes outrées. « Dans les années 1950-1960 […] nombre d'intellectuels pensaient que ce qu'ils devaient savoir sur le colonialisme, c'était surtout ses horreurs et qu'un texte de Fanon suffisait à les faire connaître.» Les historiens délaissèrent ensuite cette spécialité avant qu'elle ne connaisse un renouveau récent — auquel l'auteur contribua — notamment sous l'effet des "postcolonial studies". Il faut désormais « rehistoriciser la situation coloniale » et insister sur le concept d'empire. Ce souci de bien analyser des périodes historiques se voit par exemple quand sont abordées les conséquences de la Première Guerre mondiale. « Tant en Afrique française qu'en Afrique britannique [elle]  fut suivie d'une tentative visant à faire rentrer les génies de l'appartenance impériale dans les lampes tribales.» (p. 249).

Dans la seconde partie, l'auteur se penche sur les "concepts clés représentatifs de l'orientation des recherches actuelles dans le domaine des études coloniales comme dans d'autres secteurs interdisciplinaires". Identité, globalisation et modernité viennent largement en tête. A propos de l'identité, l'auteur se livre à une réflexion critique à l'usage des historiens comme de tous les spécialistes des sciences humaines. Il invite à la prudence et à rechercher la variété du vocabulaire. La globalisation ensuite ; elle donne lieu à de stimulantes réflexions où l'idée d'interconnexion est essentielle, et elle n'est pas fille de l'An 2000. Avec l'esclavage atlantique « ce qui était nouveau c'était l'interrelation de l'Afrique, de l'Europe et des Amériques, qui modifia le comportement des acteurs dans ces trois continents, obligea à un changement d'échelle et conféra une logique implacable à l'expansion du système jusqu'au XIXe siècle » (p.133). Alors que la Chine, comme le prouvent les travaux du sinologue Kenneth Pomeranz, ne pouvait disposer d'une semblable « complémentarité de ressources » et déclina longuement, bien qu'elle ait auparavant donné au monde des innovations que certaines études postcoloniales ou subalternistes, tout à leur dénonciation de l'européocentrisme, identifient à tort à l'héritage européen. Troisième mot-clé, la modernité, provoque elle aussi un feu d'artifices critique et un flot de formules marquantes :
« La modernité impériale, dans ses variantes romaine et chinoise, semble passablement ancienne.»  Plus moderne que "modernisation" — tellement liée aux illusions développementalistes des années 1950-60 —, la "modernité" peut aussi bien découler des Lumières européennes et justifier l'expansion coloniale, que fonder la critique des Lumières et du colonialisme. Historiens, voilà donc de quoi vous devez vous méfier ! Ceci vise en particulier Chakrabarty : « l'Europe qu'il veut "provincialiser" est éloignée de l'Europe qui a existé.» (page 166).

Désormais déniaisé, l'apprenti historien lecteur de Frederick Cooper est ensuite confronté, en troisième partie, à de nouveaux fétiches : l'espace impérial, le concept d'empire. Empires en tous genres et de tous temps qu'on ne doit pas réduire à de « pittoresques anachronismes ». Partant de notre temps de globalisation, il est utile de « faire de l'histoire à rebours » pour en trouver les antécédents. Cela donne un survol qu'on peut qualifier de superficiel malgré quelques remarques sur les "points nodaux" de leur espace, les "limites" du pouvoir impérial et la naissance des États-nations. Donnée par les spécialistes de l'imaginaire politique comme le type-même de l'Etat-nation, la France n'en serait devenue un qu'en 1962 date à laquelle elle largua sa dernière colonie importante.

Plus convaincant, vraiment, est le dernier chapitre, consacré de manière exemplaire au syndicalisme africain dans les dernières années de l'AOF. Souvent escamotée dans les manuels scolaires, la fin des colonies subsahariennes formant l'AOF est ici analysée de façon très forte et innovante. Le moment historique est d'abord celui des réformes de 1946 qui fondent l'Union française. En AOF les syndicats prospèrent dans les ports et sur les axes ferroviaires qui s'en écartent pour plonger dans la brousse. À coup de grèves bien conduites, les syndicats ouest-africains arrachent conquête sur conquête à l'administration coloniale au nom du principe d'égalité. Les colonisés devenus citoyens allaient-ils ensuite réclamer l'égalité des conditions de vie de la métropole ? Hors de prix ! La loi de 1956 les renvoie au nouveau pouvoir local et fauché. Le projet de Communauté ne renversera pas la tendance indépendantiste à laquelle Sékou Touré s'identifia après avoir été… leader syndical.

Cet essai ambitieux s'avère finalement déconcertant et plutôt décevant dans le cadre d'une lecture d'affilée. L'excitation intellectuelle que provoque la rencontre des premières pages retombe vite à force de lire des quasi-banalités (sur la modernité, sur l'imperfection du monde actuel) et de voir enfoncer des portes ouvertes sur les empires. On ne peut alors s'empêcher de voir ici un livre de bric et de broc, où les premières et dernières pages tentent de rafistoler l'ensemble. C'est grand dommage ne serait-ce que parce que l'auteur donne dans les notes  de fin de volume (près de cent pages) une juste idée de la richesse de la production historique américaine — le nouvel empire est là! — et n'hésite pas à rédiger à l'occasion avec une pointe d'humour : « Nous semblons vivre deux fois la modernisation, la première avec gravité, la seconde avec ironie.» Il faut donc revenir sur ce qu'on a lu et méditer les leçons de l'historien. Il convient en effet de souligner le caractère de guide professionnel qui s'en dégage pour tous les chercheurs qui s'intéressent aux diverses colonisations et qui accorderaient trop de confiance aux "-ismes", "-ités" et "-isations." Pédagogique et salutaire contre les idées courtes !

Auteur de « L'Afrique depuis 1940 » (Payot, 2008) et professeur d'histoire à N.Y.U., Frederick Cooper attache un grand intérêt au concept d'empire comme l'indique sont dernier ouvrage paru aux Etats-Unis : « Empires in world history. Power and the Politics of Difference » co-écrit avec Jane Burbank (Princeton University Press, 2010).

Frederick COOPER
Le colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire.
Traduit de l'anglais par Christian Jeanmougin - Payot, 2010, 426 pages.


 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #HISTOIRE 1900 - 2000