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Le sociologue François Dubet propose de "repenser la justice sociale" en en comparant deux conceptions : l'égalité des places et l'égalité des chances, qui induisent deux politiques sociales différentes. La première entend réduire les écarts entre les diverses positions sociales ; la Dubet-Places.jpgseconde, hégémonique aujourd'hui en Europe et aux Etats-Unis, prétend permettre à chacun d'atteindre aux meilleures positions au terme d'une juste compétition. Dubet donne à son essai la forme originale d'un procès : après avoir considéré les atouts et les limites de chacune des deux théories, il justifie son plaidoyer en faveur de l'égalité des places.

Selon celle-ci, chacun reste dans sa position sociale et la protège : ainsi pullulent les corporatismes, les statuts particuliers et la défense des "acquis" sociaux. De tolérance laïque et républicaine, l'égalité des places ne différencie pas les individus ni ne se soucie des discriminations : tout fils d'immigré se dissout dans la société grâce à son travail. Cette conception conforte la domination du blanc de souche, favorise les classes moyennes et infériorise psychologiquement les plus faibles : certes, il ne peuvent prétendre accéder à toutes les places mais l'État–Providence les protège par des droits, des aides, toute une assistance sociale. Les partisans de l'égalité des places proposent de limiter la pauvreté en réduisant les inégalités de revenus, sans se soucier des autres, telle la forte discrimination scolaire qui permet d'assurer la reproduction de ces places.

À l'inverse, l'égalité des chances s'intéresse aux acteurs sociaux invisibles –les jeunes, les femmes, les minorités ethniques par exemple– et dénonce les discriminations. Son principe est juste et défendable, ses applications beaucoup moins. Certes nul n'est condamné à subir son destin socio-économique ; chacun doit pouvoir choisir son avenir et accéder aux meilleures places grâce à ses efforts et à son seul mérite. Ainsi les inégalités seront-elles justes. Cette conception ne remet pas en cause les écarts de revenus ni les positions de naissance. De même, l'égalité des chances refuse l'assistanat social, car nul ne souhaite être assigné à un statut inférieur. Surtout, cette philosophie du mérite personnel rend chacun seul responsable de son échec ; hormis la perte de confiance en soi qu'elle induit chez les jeunes, elle pousse les "vaincus" adultes à se penser "victimes" de discrimination et à se renfermer plus encore dans leur différence. Ainsi se multiplient les groupes d'ayants-droit de reconnaissance et les tensions sociales. On aboutit à une société cruelle pour les plus faibles ; en outre, comme le souligne Dubet, le principe du seul mérite personnel reste discutable car il oublie le poids du milieu socio-culturel que rien ne peut effacer, pas même l'école, qui reproduit les inégalités sociales.

À contre courant des choix politiques actuels, l'auteur plaide pour l'égalité des places : plus favorable aux plus faibles, elle réduit les petites inégalités –vis-à-vis de la santé, de l'école, de la consommation – qui génèrent, par envie, frustrations, hostilité et violence. Elle permet même de fonder l'égalité des chances : en effet, il est plus facile d'oser entreprendre pour échapper à sa position initiale si l'on dispose d'un "filet de sécurité" socio-économique. Si l'on réduit l'écart entre les positions sociales, si l'on abandonne l'idée de compétition qui creuse et renforce les inégalités de départ, la mobilité sociale est plus facile et les chances de tous plus nombreuses. Enfin, l'égalité des places conduit chacun à ne jamais oublier sa dette envers la société, alors que la conception du seul mérite développe le sentiment de ne lui rien devoir.


François DUBET
Les places et les chances.

Repenser la justice sociale.
La République des Idées, Seuil, 2010, 118 pages.



 
Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES