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Dans ce récit plaisant, pailleté d'humour et ourlé d'ironie, F.Laroui enchaîne les situations cocasses, sans trivialité ni excès farcesques. Le thème classique du "petit nouveau" projeté dans un milieu dont il ignore tout constitue une source inépuisable de comique. Du "Charbovari" de Flaubert au Petit Nicolas, le "nouveau" subit moqueries et quiproquos, d'autant plus quand au changement d'environnement s'ajoute le changement de culture : le jeune Mehdi Khatib, blédard marocain, se retrouve propulsé au lycée français de Casablanca. Ce roman vaut aussi d'être remarqué pour sa richesse linguistique et lexicale et la profusion de ses références littéraires.

Lycée français Lyautey, rentrée 1969 : Khatib Mehdi, dix ans, se présente; l'accompagnent Laroui-Une-annee.jpegune valise en carton et deux dindons : le ton est donné. Petit, chétif et boursier, il entre en 6° "chez les Français" grâce à son instituteur (clin d'oeil à Albert Camus). Il n'a jamais quitté Beni Mellal. Cadet de trois enfants, sa mère, dépressive depuis le départ du père, s'est résignée à l'envoyer à l'internat à condition qu'il soit "le premier de la classe". Dans sa famille modeste, où la parole est aussi rare que les marques d'affection, Mehdi demeurait solitaire, sans amis dans son quartier, sans autre distraction que les livres, son "Eden", son refuge. Précipité parmi les lycéens de divers pays, son mutisme quasi autistique, sa petite taille, sa "honte" d'être là et sa difficulté à comprendre le français parlé par les élèves et les" pions" génèrent les premières situations comiques. Mais au cours des trois trimestres Mehdi grandit et mûrit.
 

D'abord dépaysé, il s'adapte peu à peu, ose prendre la parole en groupe et prend confiance en lui lorsque ses condisciples admirent sa bonne connaissance de la grammaire (on ne dit pas "la fille à " mais la fille de "...) Confié à une famille française, le luxe, les coutumes alimentaires, la familiarité et un certain "racisme" le déstabilisent ; il apprend par comparaison à mieux apprécier sa famille car il s'y sent accepté ; néanmoins il construit son identité dans la double culture. Car, après l'indépendance, le lycée français donne leur chance aux élèves marocains de réussir en France. Sa participation à l'atelier théâtre  — un des meilleurs passages du roman — aide à sa maturité : Mehdi se découvre "Maure" en jouant un personnage du  " Cid". Surtout, parce qu'on ne lui confie pas le premier rôle dans la pièce de fin d'année alors qu'il est le meilleur acteur du goupe, Mehdi se croit mal aimé, rejeté, lui qui a tant besoin d'appartenance et d'affection : il rompt avec l'atelier et prend conscience qu'à l'agréable solitude procurée par la lecture s'oppose la solitude née de l'absence des autres et de leur regard. "Il n'existe plus : c'est cela être seul", car "le paradis c'est les autres" (clin d'œil inversé à J.-P.Sartre). Mehdi se socialise et s'intègre ; il sait désormais comprendre et accepter le point de vue d'autrui et apprend à relativiser ses jugements grâce aux citations des pions — " Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage" (Montaigne).

Mehdi "souffre" d'addiction à la lecture : les mots sont sa drogue, son handicap et sa chance. Enfant intelligent doué d'une excellente mémoire et d'un bon sens logique, il a toujours déchiffré des mots sans comprendre leur sens mais leur contexte et sait les réemployer à bon escient. La manière dont il invente ses vacances — sujet de la rédaction — en se fondant seulement sur les mots et expressions qu'il a lus constitue un autre sommet du roman. Mehdi a aussi le bon réflexe de rapprocher un mot nouveau d'un terme connu, ce qui prête parfois à  sourire : un "incunable" devient un "nain cunable". Plus drôle, le mot "frichti": le pion qui l'utilise est rose et blond comme les Bretons dans "Les deux nigauds": Mehdi en déduit que le frichti doit être un mets breton...Toutefois, l'enfant ne perçoit que le sens littéral des mots et expressions : il ne comprend ni l'humour ni les métaphores : "un soleil de plomb" lui semble une incohérence. Certes ses nombreuses lectures romanesques développent son inventivité et son imagination, mais elles s'interposent entre lui et la réalité, provoquant des visions ou des interprétations erronées et drôles, comme la brave lingère obèse qu'il "voit" comme l'"Ogresse" du conte...

L'écriture métissée de français, d'arabe, d'expressions désuètes ou argotiques confère à ce roman sa tonalité enjouée ; Fouad Laroui sait, comme Molière,  "instruire en plaisant." Si on se prend à rire, on n'en sort pas moins persuadé de l'importance de la lecture de textes littéraires dans la formation d'un jeune. Ce que M. Aïssaoui, journaliste au Figaro, dit de Mabanckou vaut pour F. Laraoui : "il fait de l'humour une arme d'analyse approfondie". On souhaite qu'il soit couronné!

Fouad LAROUI - "Une année chez les Français" - Julliard, 2010, 304 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #MAROC