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Pour prendre la mesure humaine de la crise, Florence Aubenas a choisi, début 2009, de devenir demandeuse d'emploi  à Caen, ancienne ville industrielle. Son positionnement est intéressant car elle ne mène pas une enquête d'investigation, mais s'immerge dans le monde des chômeurs. aubenas-quai.jpgElle "change d'univers" et apprend vite à abandonner ses réflexes de journaliste : ne pas poser de questions, ni tenter de discuter avec un employeur. Elle apprend à se taire pour se faire admettre. Comme Florence Aubenas se déclare titulaire d'un bac mais sans expérience professionnelle ni voiture, Pôle Emploi la classe "à Hauts Risques Statistiques" et l'oriente vers les emplois "d'agent de nettoyage" en entreprise, un des secteurs les plus malmenés : elle plonge.

La crise, elle l'a vécue au quotidien pendant presque six mois. "On trouve pas de travail, on trouve des heures": toutes, l'auteur y compris, courent et accumulent les petits contrats, parfois de quelques jours ; "c'est normal"; "si tu refuses une fois, t'es foutue". Aux difficultés d'ajuster les différents horaires, au temps perdu en déplacements s'ajoutent le stress au travail (tenir la cadence, laisser les lieux impeccables... Florence Aubenas ne parvient pas à suivre le timing), la pénibilité physique (l'épuisement, les crampes), l'angoisse d'être débauchées : donc, ne pas se syndiquer, ne jamais se plaindre... "Plus on nous fait travailler, plus on se sent de la merde. Plus on se sent de la merde, plus on se laisse écraser" déclare une de ces femmes. Le pire c'est ça: devenir "invisible" aux yeux des passagers du ferry ou des employés des bureaux, n'être plus "qu'un prolongement de l'aspirateur": l'auteur voit secrétaires et machine à café comme un autre monde... Outre le mépris, les humiliations, le machisme, la crise ce sont aussi les heures supplémentaires non payées, les patrons qui ne respectent pas le taux horaire fixé par la convention collective.

La crise, Florence Aubenas l'a débusquée chez les conseillers de Pôle Emploi, eux aussi stressés, craignant d'être agressés par les demandeurs en colère, contraints, selon les nouvelles réglementations à n'accorder que vingt minutes d'entretien à chaque demandeur; c'est "de l'abattage", il faut "gagner en productivité", quitte à sous-traiter à un cabinet privé les dossiers difficiles – comme les "éloignées de l'emploi" type Aubenas – pour ne pas faire plonger les statistiques. Eux aussi ont la peur au ventre : les agences d'intérim licencient et les ex-conseillers vont suivre les formations bidon qu'ils imposaient à leurs "clients".

La crise, Florence Aubenas l'a perçue dans le scepticisme des demandeurs d'emploi caennais : pour eux, elle n'est pas née en 2008. Voilà quinze ans déjà que l'agglomération sinistrée enchaîne les fermetures d'usines (La S.M.N. en 1993, Moulinex en 2001). Ce n'est qu'un nouveau prétexte pour licencier plus librement.

Néanmoins, la crise a permis à Florence Aubenas d'apprécier l'importance des réseaux de solidarité, de vivre des moments de "fraternité", de petits plaisirs partagés avec ces précaires généreuses. Elle s'y est attachée au point de refuser un contrat pour ne pas quitter ses copines. Finalement, ce travail sur le ferry – amarré Quai de Ouistreham – réputé insupportable, est le seul qu'elle a conservé presque six mois. Florence Aubenas a joué le jeu, elle a réellement éprouvé l'angoisse de ne trouver aucun contrat, la panique des cadences, les galères du Tracteur, sa vieille Fiat souvent en panne… L'expérience lui aura sans doute appris sur elle-même. Son livre révèle le quotidien insoupçonnable de ces femmes de ménage en entreprise, fracassées mais battantes, mieux que tous les J.T. de 20H.

• Florence AUBENAS -  Quai de Ouistreham - Editions de l'Olivier, 2010, 269 pages.

 

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« … Voilà un livre magnifique qui nous sort de l'égotisme parisien et mondain du moment, un texte pur comme un diamant qui se soucie d'un monde que la littérature refuse, récuse, exècre, méprise (les " gens de peu " pour le dire dans les mots du regretté Pierre Sansot), un travail littéraire qui est en même temps sociologique et politique sans être pédant, universitaire ou militant, un fragment d'autobiographie sans narcissisme, un remarquable travail de psychologie à la française dans l'esprit des Caractères, de La Bruyère, un récit qui hisse le journalisme à la hauteur de l'oeuvre d'art, quand bien souvent on doit déplorer l'inverse, un texte qui mélange le style sec de Stendhal, l'information de Zola, la vitesse de Céline - et quelques nains éructent en postant leurs " commentaires " !» (Michel Onfray, Le Monde, 17 avril 2010).

 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE