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Entre un voyage à Nantes et un congrès d'écrivains dans les Alpes, la fiction s'enroule autour du souvenir de la Saint-Sylvestre 1999 à Valparaiso et d'un voyage aux Açores… Dans la confusion des repères spatio-temporels, le narrateur se dit écrivain, la cinquantaine, marié à Rosa, critique littéraire.

D'abord malade de littérature, il parvient à évoluer et guérir... Dans cet ouvrage inclassable et Vila-Matas--Mal-de-Montano.jpgoriginal, Vila-Matas convoque tous les genres : c'est un essai littéraire à la Montaigne, où il expose sa conception de la littérature tout en la mettant en œuvre à travers la fiction romanesque, le dictionnaire, la conférence, surtout le journal intime. Il s'ensuit un certain positionnement de l'écrivain et une stratégie narrative originale.

« La littérature est invention » pour Vila-Matas ; fruit de l'imagination, elle seule donne du sens à la vie et à la réalité apparemment absurde. Il n'est donc pas pire maladie pour l'écrivain que la stérilité d'inspiration — « l'agraphie tragique »—, même si la littérature l'asphyxie au point de « tout voir à partir (d'elle).» Car c'est sa drogue. Montano évolue, prend conscience de son égocentrisme : ce n'est pas lui qui risque la mort, mais la littérature elle-même : ses ennemis — les « taupes » de l'île de Rico —, sont nombreux et virulents.

Il faut donc écrire, encore et toujours, combattre pour la survie de la littérature, la vraie, qui tourne le dos « au soporifique réalisme », comme l'a affirmé Nabokov : « qualifier de réel un récit est une insulte à l'art et à la vérité.» La vraie littérature dédaigne le témoignage vécu, l'histoire d'amour, et les souvenirs d'enfance : toute trivialité tant appréciée des "gens normaux".

De même, le véritable diariste rejette toute introspection, toute sincérité du "pacte autobiographique" : son journal constitue le refuge où, à l'abri du quotidien générateur du mal de vivre, loin du culte du moi, l'écrivain s'invente, se transforme : il disparaît, se dissout dans son journal, forme narrative associant tous les genres. En multipliant les identités d'emprunt, Vila-Matas construit la mise en scène de lui-même, en un continuel jeu de masques et de rôles. Il n'emprunte pas seulement à certains diaristes leur identité, à Robert Walser par exemple ; mais aussi leur posture et leurs pensées. Comme tout écrivain,Vila-Matas s'inspire de ses maîtres, les imite pour s'en émanciper : il se voit poreux, habité, visité par les souvenirs d'écrivains qui s'infiltrent dans sa propre mémoire ; mais il prétend simultanément avoir « la fierté du vampire », se nourrissant « du sang des œuvres d'autrui.» Nul désordre, toutefois, dans la structure de l'œuvre : Vila-Matas procède par analogies, associations d'images ou d'idées selon le "phénomène de mémoire" cher à Chateaubriand et Proust. Ainsi, l'itératif « je me suis souvenu » signale de brutales digressions, des ruptures du récit initial lorsque surgissent une réminiscence, une coïncidence, un parallélisme ; car le hasard n'a pas de place dans son monde : tout est signe à saisir, rempart contre l'angoisse de l'existence quotidienne.

La vraie littérature nous en éloigne, en révélant ce qu'elle étouffe. Mais elle est menacée par la « littérature éphémère », mercantile, écrite par des « écrivains de merde » plus « pernicieux que les directeurs éditoriaux.» Aux antipodes de la littérature divertissante, celle de Vila-Matas récompense le lecteur en lui offrant la vraie vie, celle de l'esprit.

Enrique VILA-MATAS - Le mal de Montano - Traduit par André Gabastou, Chr. Bourgois éditeur, 2003, 398 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE