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Un éditeur dont la maison d'édition vient de faire faillite a du mal à occuper sa retraite, aussi songe-t-il à faire un voyage à Dublin, de préférence le 16 juin, parce que c'est la date du jour où se déroule "Ulysse" de Joyce.

Il pleut à Barcelone. Riba ne sort plus, de crainte de rencontrer des amis qui l'améneraient jusqu'à un bar où il risquerait de rechuter dans l'alcool qui a failli lui être fatal et que son médecin lui interdit formellement depuis deux ans.

Il pleut à Barcelone. Samuel Riba passe des heures devant son ordinateur de bureau. Celia son épouse Dublinesca.jpegle compare à ces Japonais qu'on appelle "hikikomori". Cette attitude renfermée, c'est "le chagrin d'éditeur". En trente années de vie professionnelle Riba n'a jamais trouvé de véritable révélation, aucun jeune auteur qui n'ait été déjà publié quelque part. Ça ne l'empêche évidemment pas de nous réciter ses auteurs préférés : Julien Gracq, Claudio Magris, Robert Walser, Fleur Jaeggy, Philip K. Dick, Georges Pérec, W.G. Sebald, Jean Echenoz… — il faut que j'arrête — et forcément James Joyce. 

Il pleut à Barcelone... Riba trouve des amis pour l'accompagner à Dublin pour le "Bloomsday" et en profiter pour célébrer l'enterrement de la Galaxie Gutenberg. La commémoration nécessite plusieurs déplacements dans la ville. « Juste en face de l'entrée du cimetière se trouve le très vieux pub Kavanagh's, connu aussi sous le nom de The Gravediggers, "les Fossoyeurs". Ce pub n'est pas mentionné dans le chapitre de Joyce, pourtant il était là en 1904, près des grilles. Un établissement sordide où, paraît-il, aux hautes heures de la nuit, il y a de quoi avoir froid dans le dos, ce dont ici personne ne doute…»

Cet établissement devient le symbole de la tentation, de l'incitation à boire, qu'accentue une prémonition. Quelques jours à Dublin, avec des amis, c'est trop pour résister à la bière et au whisky d'autant que Riba se remémore des cuites fatales issues de son monde littéraire. « Quelques années plus tôt, le gallois Dylan Thomas s'était présenté au Chelsea dans la nuit du 3 novembre 1953 en annonçant qu'il avait bu dix-huit whiskys à la suite, ce qui lui semblait un vrai record (il mourut six jours après).» Il lui revient aussi la fin du roman de Lowry à la cantina El Farolito et donc la chute du Consul. Et s'il rechutait, Celia le supporterait-elle ?

Entre le moment où ce voyage est décidé et sa réalisation, le récit se traîne et il faut une bonne dose de détermination pour continuer la lecture de ce qui n'est pas le plus captivant des livres de Vila-Matas, malgré l'évocation principale de Joyce, de ses œuvres et de sa ville. "Dublinesca" est fortement imprégné de la thématique de l'échec, de la chute, de la vieillesse, et même de la fin du monde. Notons que ce thème est présent dès l'incipit :

« Il appartient à la lignée de plus en plus clairsemée des éditeurs cultivés, littéraires. Ému, il assiste chaque jour au spectacle de l'extinction discrète, en ce début de siècle, de la branche noble de son métier – éditeurs qui lisent encore et ont toujours été attirés par la littérature. Il a eu des problèmes il y a deux ans, mais il a su fermer à temps sa maison d'édition qui, en définitive, même si elle jouissait d'un grand prestige, s'acheminait avec une étonnante obstination vers la faillite. En plus de trente ans d'indépendance, il y eut de tout, des succès mais aussi de grands échecs. La dérive des derniers temps, il l'attribue à son refus de publier des livres qui racontent les histoires gothiques à la mode et autres balivernes, masquant ainsi une partie de la vérité : la bonne gestion financière n'a jamais été son fort et, comme si c'était trop peu, son goût fanatique de la littérature l'a peut-être desservi. »

Il pleut aussi à Londres « tempête apocalyptique » — quand Riba va y découvrir à la Tate l'installation de son amie Dominique sur le thème de la submersion de Londres en 2058. C'est le déréglement climatique. « On n'arrive pas à croire qu'il pleuve autant. À Barcelone, à Londres, il pleut tout le temps. Moi je crois que, même dans l'au-delà, il pleut toujours.» Bref, un temps où la lecture de Samuel Beckett ne lui rendra pas la joie de vivre ! En fait, c'est à New York qu'il aurait préféré se rendre... à cause du souvenir de Brooklyn et d'une soirée chez les Auster.

Enrique MATA-VILAS - Dublinesca

Traduit par André Gabastou. Christian Bourgois, 2010, 340 pages. - (Prix Jean Carrière 2010)

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE