Wodka par Mapero

 S'ouvrir au monde sans pour autant sacrifier au relativisme culturel qui n'est que mépris de l'Autre.


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Mercredi 5 mai 2010 3 05 /05 /Mai /2010 22:59


On pourrait croire à un conte africain traditionnel : l'auteur- griot, Emmanuel Dongala, tutoie Méréana, son personnage principal, interpelle son lectorat, enroule son récit par reprises répétitives en une spirale toujours plus large… Les pauvresses affrontent les méchants riches dans un pays sans nom… C'est la mise en forme Dongala-Photo.jpgd'un roman social très réaliste, regard sans concession sur l'Afrique subsaharienne.


Une quinzaine de femmes seules et démunies survivent et nourrissent leurs enfants en cassant des pierres ; la conjoncture les amène à décider d'augmenter le prix du sac de cailloux. E. Dongala narre leur combat  pour faire entendre leur revendication... Mille péripéties et rebondissements dramatiques, voire tragiques, confèrent à leur manifestation de quelques jours le rythme hyperbolique d'une épopée. Bien que fracassées par la vie, ces femmes demeurent  déterminées à changer leur destin. Ce fil d'intrigue permet à l'auteur de brosser le tableau d'une Afrique violente, en proie aux luttes de pouvoir, et  « le pire endroit pour une femme sur cette planète ».


Ces femmes ont toutes été victimes des hommes, de la famille, de la tradition : telles Méréana tombée enceinte en terminale et renonçant à ses études, Batatou violée par des soldats pendant la guerre civile, ou Bileko, autrefois riche commerçante, dépouillée par sa belle famille à la mort de son époux... sans parler des répudiations pour stérilité ou pour prétendue sorcellerie. La plupart d'entre elles sont allées à l'école et se veulent des « femmes aux yeux ouverts » : rebelles, résilientes, elles refusent la domination masculine. Une forte solidarité soude leur groupe, grâce à la magie des téléphones portables, nouveaux fétiches.


Elles s'organisent en micro-démocratie ; et Méréana, bien que désignée comme porte-paroles, sait rester modeste, revenir sur ses décisions, écouter l'avis de chacune. C'est un habile contre-point humoristique et critique à la sphère du pouvoir politique de ce pays africain où règnent l'intrigue et la corruption. Arrestations arbitraires, élections truquées, mouchards du président partout en ville, soldats qui « tirent toujours quand il y a une manifestation... à balles réelles »: le pouvoir tient à son image d'ordre et aime se mettre en scène devant les télévisions étrangères. Dongala évoque avec humour le langage mielleux, le “look“ à l'occidentale de ces hommes de main, serviles marionnettes du président « prêts à tuer pour rester au pouvoir »; ou la Ministre de la Femme tendant à Méréana une épaisse enveloppe pour que cesse leur manifestation ; ou encore, scène improbable et symbolique, le moment où cette pauvre casseuse de cailloux, reçue par Madame la Présidente, découvre l'univers des riches…


Le jour où ces femmes ont décidé de passer à l'action juste —car « le sac de gravier c'est notre pétrole »—, Laurentine a pris la photo du groupe au bord du fleuve sans nom, comme reste sans nom ce pays africain gros producteur d'or noir ; comme s'il représentait toute l'Afrique subsaharienne ; d'ailleurs les nouvelles que diffuse RFI, du Zaïre, du Congo ou de Sierra Leone, sont semblables au quotidien de ce pays anonyme… Cette photo, c'est l'avenir du continent noir : ces femmes, qui ne cherchent pas à « faire peur aux hommes, ils prendraient cela pour une revanche. Une revanche n'est jamais saine à cause des relents de vengeance qu'elle implique. C'est plutôt de respect qu'il s'agit. Il faut apprendre aux hommes à respecter les femmes. »

 

Emmanuel DONGALA

Photo de groupe au bord du fleuve

Actes Sud, 2010, 333 pages.

 

 


Par Kate - Publié dans : LITTERATURE AFRICAINE
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