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 "Limonov" c'est évidemment pour une bonne part la biographie d'Edouard Limonov, l'écrivain russe connu pour avoir écrit d'assez nombreux livres autobiographiques, tranches de vie palpitantes situées en Ukraine, à Moscou, à New York ou encore à Paris. Mais ce n'est pas une biographie littéraire au sens où il n'y a pas d'étude systématique des ouvrages. Carrère préfère conter l'histoire d'un aventurier contemporain et ce Savenkov pour l'état-civil russe est une sorte de transformiste. Jeune rebelle et apprenti poète en Ukraine, Limonov-carrere.jpegclochard puis valet de chambre d'un milliardaire à New York, ami de Jean-Edern Hallier à Paris et baroudeur en Serbie, candidat aux élections russes et prisonnier à Lefortovo, ruiné par un procès perdu face au maire de Moscou et romancier à gros tirages en Russie, détestant à la fois Gorbatchev et Soljenitsyne (qui le traite d'"insecte pornographe") et plein de compassion pour la dame-pipi d'un hôtel à nouveaux riches. Les situations changent et révèlent un tempérament complexe, mais le caractère de l'homme Limonov ne change pas. Il est dur et exigeant avec lui-même. Le confort ne l'intéresse pas : il peut vivre en spartiate. La cellule familiale ne le retient pas : en émigrant en 1974 il est persuadé de ne jamais revoir ses parents. Les loisirs ne l'absorbent pas et on ne le voit guère lire. Alors qu'est-ce qui fait courir Limonov ? — Le sexe, l'écriture, la politique.

• Des ouvrages biographiques que son héros russe (ou anti-héros) a publiés, Carrère extrait avec force détails toutes ses aventures avec Anna à Kharkov, Elena à Moscou, Natacha à Paris, etc. Le livre collectionne ainsi les scènes crues plus que les histoires d'amour: Limonov n'est pas un playboy tendre. Pourtant, il est devenu un homme à femmes en composant des poèmes. Plus tard ce qui a fait de lui un écrivain a été la nécessité de trouver des ressources quand il vivait de la charité publique à New York. Il se prit donc lui-même comme sujet et débita sa vie en volumes souvent écrits dans l'urgence à commencer par "Le poète russe préfère les grands nègres". Plus récemment, quand le pouvoir lui a collé un complot imaginaire et l'a envoyé au camp d'Engels faisant de l'écrivain à scandales le "zek" Savenkov, il a rédigé de tête, de crainte que ses cahiers ne soient confisqués. Avant de le libérer — la scène télévisée est grandiose — le directeur du camp lui fait dédicacer son exemplaire du "Livre des eaux" qui est peut-être son meilleur livre ; avec le "Livre des morts" ces deux textes rompent avec les tranches de vie comme "La grande époque".

• Emmanuel Carrère fait œuvre plus originale en faisant le portrait  de Limonov homme politique et chemin faisant il esquisse son propre autoportrait. C'est ce qui occupe l'essentiel de la seconde moitié du livre, où l'on suit la chute de l'URSS. Fils de l'historienne Hélène Carrère d'Encause qui avait prédit l'événement —via l'évolution démographique divergente des républiques soviétiques—, notre auteur est aussi un témoin privilégié des actualités de la Russie dès l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev. Il n'a plus tellement besoin des écrits de Limonov ni d'entretiens qu'il n'a pas faits — quelques questions tout au plus— pour boucler son récit de l'effondrement du régime soviétique et la mise en place d'un capitalisme gangstérisé bientôt mis au pas par Poutine. Aborder le Limonov de cette époque plait moins à l'auteur : ses engagements politiques, surtout la fondation du parti national-bolchevique, posent un problème au biographe : comment supporter cette ambiance "nazbol" , fasciste ou néo-nazie autour de Limonov. Avec une pince sur le nez ? Même pas, car Limonov se rachète en prenant part aux cérémonies à la mémoire des victimes du pouvoir. Il ne lui reste plus qu'à être assassiné comme Anna Politkovskaïa pour devenir un héros russe à ses yeux. Le livre s'ouvrait sur un choc en citant Poutine : « Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur.» Emmanuel Carrère finit par comparer Poutine à un Limonov qui aurait réussi. «Une vie de merde» estime Limonov... N'ayez pas de préjugé. Lisez!

 

Emmanuel CARRERE  :  LIMONOV. 

P.O.L., août 2011, 488 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE