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Le roman du catalan Emili Rosales "La Ville invisible" présente déjà un intérêt du seul fait Rosales-la-ville-invisible.gifde la structure du récit : deux récits entrecroisés qui se passent à la fois aujourd'hui et sous le règne de Charles III au XVIIIe siècle.

• L'histoire présente a pour narrateur un galeriste de Barcelone, Emili Rossell. Il a gardé des racines dans un village de pêcheurs proche du delta de l'Ebre, Sant Carles de la Ràpita, où il retrouve d'anciens amis, Jonas et sa sœur Ariadna. Gamins, ils avaient l'habitude de voir dans le territoire de l'actuel village une sorte de ville invisible entre la mer et la montagne du Montxia. Lors d'une soirée donnée par Maria, une autre galeriste qui a épousé Jonas, Emili apprend que ce couple est préoccupé par une œuvre de Tiepolo dont on a perdu la trace. Mystérieusement, Rossell reçoit au courrier le texte d'un "Mémorial de la Ville invisible" rédigé par Andrea Roselli. Qui a bien pu dénicher un pareil texte et lui envoyer et à quelles fins ? 

• Lors qu'il a quitté la cour des Bourbons de Naples pour ceux de Madrid le roi Charles III n'est pas venu seul. Pour assurer la construction de son nouveau palais royal, il a fait venir d'Italie l'architecte Sabatini avec son élève Andrea Roselli, puis pour le décorer "l'immense artiste" qu'était Giambattista Tiepolo. Bientôt Sabatini fit venir sa fiancée napolitaine, Cecilia Vanvitelli — dont le père Luigi est connu pour avoir construit le palais  royal de Caserte. Juste ciel : quand Andrea Roselli et la future Mme Sabatini sont tombés amoureux l'un de l'autre, le jeune architecte a été prié par le roi d'aller en Russie enquêter sur la construction de Saint-Petersbourg. Le roi avait en tête un projet dont Andrea Roselli serait chargé ultérieurement : une ville nouvelle au bord de la Méditerranée. Plus tard, effectivement, Andrea Roselli devint le maître d'œuvre du chantier de Sant Carles de la Ràpita, un port et une ville nouvelle dans le delta de l'Ebre. Un canal maritime devait en faire un port de mer rival de Barcelone et de Valence. En fait la ville nouvelle resta à l'état de projet avant même que ne meure Charles III en 1788 ! Sabatini découvrit l'idylle de Cecilia avec Roselli puis apprit qu'elle avait secrètement posé dénudée pour Tiepolo dans le but d'offrir un portrait d'elle à son ex-amant. Outré et fort de ses relations gouvernementales, Sabatini se vengea en brisant la carrière de Roselli et c'est ainsi que la ville nouvelle resta un projet ; le bâtiment de la douane qu'habita Roselli et diverses constructions inachevées vont néanmoins atteindre le XXe siècle.

• L'intrigue est suffisamment captivante et énigmatique pour que l'auteur en reçoive nos éloges. Il nous montre aussi un Rossell un peu perdu entre trois femmes : Maria, Ariadna, et Chloe sa photographe. Il campe mieux encore un Giambattista Tiepolo d'abord très bien reçu à la cour puis peu à peu mis à l'écart par la présence d'un nouveau clan qui s'érigea en arbitre du goût : les aériennes légèretés picturales de Tiepolo acceptables il y a peu pour les plafonds du Palais Royal ne l'étaient plus pour la décoration des églises.

• Le lecteur curieux pourra trouver sur ce site, outre un résumé détaillé du roman, à la fois des reproductions des tableaux de Tiepolo mentionnés dans le roman — sauf bien sûr le portrait de Cecilia ! — et des photos de Sant Carles de la Ràpita prises au début du XXe siècle.

Emili ROSALES. La Ville invisible. Traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, Babel, 2008, 308 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE