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Courir les boutiques n'est pas toujours un plaisir et peut même engendrer une grande souffrance. Aucun vêtement n'est anodin : ce marqueur social peut aider à séduire Ricadat---Taieb.jpegautant qu'à se cacher, tout dépend de la relation des femmes à leur propre féminité. Certaines ne peuvent résister à leur compulsion d'achat, révélatrice de leur inconscient. En se fondant sur les témoignages de leurs patientes, deux psychanalystes éclairent les symptômes de cette addiction, ses conséquences et surtout ses causes.

Le diktat de la mode, les incitations médiatiques à la consommation amplifient chez ces fashion victims le besoin impérieux de s'acheter des vêtements qu'elles ne portent pourtant pas : ils remplissent leurs armoires et vident dangereusement leur compte bancaire. Une fois calmée cette compulsion semblable aux crises boulimiques ces femmes culpabilisent et se détestent ; car même si d'aventure elles s'en vêtissent, ces tenues ne leur permettent pas d'attirer le regard des hommes. Très vite renaissent la certitude de "n'avoir rien à (se) mettre" et le besoin de retourner "faire les boutiques" car elles n'achètent jamais par internet.

Posséder des vêtements comble leur manque d'être, leur vide intérieur ; ils deviennent leur "portemanteau identitaire", leur donnent l'illusoire sentiment d'exister alors qu'elles souffrent d'une défaillance de leur propre construction psychique, nourrissant une image négative d'elles-mêmes et de leur corps. Ce trouble s'enracine dans le regard que leur parents ont porté sur elles petites filles. Elles n'ont pas vécu le conflit fondateur avec les images parentales, ne sont pas parvenues à les dés-idéaliser ; leur individuation ne s'est donc pas faite. À l'âge adulte elles demeurent en lien fusionnel avec une mère trop parfaite, ou trop peu féminine, frustrée ou dépressive ; avec un père trop présent ou trop absent. Le regard parental dépréciatif amène la petite fille à détester son corps, vécu comme étranger. Pour ces femmes qui n'ont pas appris à s'aimer, le vêtement constitue la prothèse qui leur donne le sentiment d'être quelqu'un. Mais elles ne peuvent l'acheter qu'en magasin : le regard valorisant des vendeuses remplace celui que leur mère ne leur a pas accordé, même si l'illusion se dissipe au sortir de la boutique.

Cette compulsion d'achat ne peut guérir que grâce à un travail thérapeutique sur leur corps : elles apprennent alors à l'aimer, à l'habiter, et comprennent que paraître n'est pas synonyme d'être. Elles prennent conscience que ces vêtements ne sont que "la peau du vide", le masque de leur propre souffrance identitaire.

Courir les boutiques, suivre la mode, constitue pour certaines femmes une dépendance autodestructrice qui aggrave la haine d'elles-mêmes et leur profonde solitude affective.

Elise RICADAT, Lydia TAÏEB : Rien à me mettre ! Le vêtement, plaisir et supplice. Albin Michel, 2012, 216 pages.

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #MODE