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Petit-fils d'émigrés russes, argentin de naissance, exilé en France, Edgardo Cozarinsky est l'auteur de "Vaudou urbain", du "Ruffian moldave", du "Violon de Rothschild". Il nous propose Cozarinsky.jpgaussi ce recueil de neuf nouvelles originales dont trois m'ont véritablement captivé.
• D'abord celle qui donne son titre au livre :
« La Fiancée d'Odessa ». Nous sommes en 1890, Daniel, un jeune juif, vient d'épouser Rifka Bronfman. Le couple a ses passeports et ses billets pour embarquer à destination de l'Argentine. Mais Rifka reste dans sa famille ; elle ne veut pas émigrer tout de suite, effrayée par l'aventure outre-mer.  Sur les quais d'Odessa David rencontre une jeune ukrainienne. Ayant en poche les documents du couple, il s'embarque avec elle. Un siècle et une décennie plus tard, un arrière-petit-fils de ce couple reçoit à Paris un courrier qui l'informe. Il ne serait donc pas le juif qu'il croyait être ?
• Dans la nouvelle intitulée
« Budapest » David Lerman, un peintre devenu faussaire, est invité à découvrir un tableau présumé de Friedrich chez une vieille aristocrate qui l'avait jadis reçu en cadeau d'un général russe des troupes d'occupation en 1945. Au lieu de conclure avec elle son habituel marché qui consiste à prendre l'original pour lui restituer la copie, il renonce et lui conseille de conserver précieusement le chef-d'œuvre. Sur la route de l'aéroport, il s'arrête dans une discothèque. Il meurt d'un infarctus dans les bras d'une entraîneuse  anonyme et habillée de noir. Dans quel pays lointain une revue annoncera son décès ?
• Avec
« Hôtel d'émigrants » nous sommes au Portugal dans le souvenir des émigrants et exilés qui y ont fait escale au temps de la seconde guerre mondiale.  Le petit-fils d'une certaine Anne Hayden Rice, une américaine qui a embarqué de Lisbonne pour New York le 3 octobre 1940 à bord du "Nea Hellas", enquête sur place pour retrouver la trace des deux hommes qui l'avaient connue au temps de la guerre civile espagnole et qui l'avaient accompagnée à Lisbonne. Lequel de ces deux hommes est réellement parti avec elle, Franz ou Theo ? N'aurait-elle pas épousé l'un avec le patronyme de l'autre ?
• Outre l'écriture très stylée dont la traduction conserve l'élégance, l'intérêt majeur du recueil est dans ses thématiques : la quête de l'identité, la recherche de la filiation, le jeu avec l'histoire connue qui est peut-être mensongère. L'écrivain ne se contente pas de récits habiles : la culture fait partie du paysage et prend le lecteur à contre-pied, le renvoyant ailleurs, en employant souvent des effets de miroir. Dans un bar de Buenos-Aires on demande au pianiste les morceaux qu'il jouait en Allemagne en 1930. Une vieille dame de Buenos Aires est entourée de romans russes. Le vieux libraire lisboète garde au fond de sa boutique des œuvres d'Auden et d'Isherwood. L'écrivain d'Europe centrale, dans une gare argentine au moment de Noël 1954, se souvient de Vienne en délire « pour acclamer un Führer insignifiant » et revenu dans la Vienne des années 1980, il se souvient d'un certain Carlitos dit "Belle Gueule" sans savoir qu' « à la fin de 1975, il fut descendu par une rafale de mitrailleuse lors de l'attaque par un groupe armé du commissariat où il était de service…» Le "Nea Hellas" emmenait aussi en Amérique Golo Mann et son oncle Heinrich, furieux de n'avoir pas trouvé ses œuvres chez le librairie portugais. Vertige du souvenir...
• Edgardo COZARINSKY : La Fiancée d'Odessa
Traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu. Actes Sud, 2002, 160 pages.




 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #ARGENTINE