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L’histoire, tout au moins telle que pratiquée en France dans l’enseignement public, aurait négligé de montrer les interactions entre la religion et la colonisation. Si l’on y ajoute « la récente visibilité du religieux » (D. Borne), l’exception française paraît bien ancrée, et probablement fille d’une vision trop étriquée de la laïcité. Car il ne me semble pas que vu d’Espagne ou de Grande-Bretagne il y ait là une nouveauté… Le mérite des directeurs de l’ouvrage n’en est pas moins grand d’avoir sollicité et groupé les apports d’une vingtaine d’universitaires et chercheurs français spécialiste de ce sujet.

Les communications ne sont pas classées selon une typologie des relations entre colonisation et religion, qui s’avère impossible, mais selon un ordre chronologique entamé avec l’Amérique Borne-Falaize.jpegcoloniale du XVIe siècle et clos sur la décolonisation de l’Indochine française et des Indes britanniques. Au cœur du dossier, la place du religieux dans la conquête et l’exploitation des colonies françaises est analysée en abondance, mais avec un certaine priorité au domaine musulman de l’Empire.

 

Puisque le constat de départ est bien franco-français, une question s’impose : comment la République laïque, dont l’apogée est la loi de Séparation de 1905, s’est-elle souciée d’appliquer cette laïcité à ses colonies ? Etant entendu qu’on ne voulait pas alimenter la résistance des autochtones, fallait-il concéder que « l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation » (Paul Bert, 1885) et donc appliquer également la plus française des lois contre tous les cultes ou faire des choix ? 

Le cas de l’Algérie est particulièrement bien traité : deux articles s’y rapportent en partie, ceux de Benoit Falaize (Religions et colonies à l’école de la République, 1881-1914), et de Gilles Manceron (L’étrange application de la loi de 1905 dans les colonies), tandis que quatre autres lui sont totalement consacrés ; ceux de Raberh Achi (La fabrique d’un “islam algérien“), de Karima Direche (Convertir les Kabyles), de Oissila Saaïdia ( L’Eglise catholique en Algérie avant 1914),  et de Gilles Meynier (L’Algérie, la nation et l’islam : le FLN, 1954-1962). En regard de ce choix, l’Afrique noire n’est présente que dans un article, au demeurant excellent, de Bernard Salvaing (Colonisation, islam et christianisme en Afrique noire), qui ne se limite pas aux frontières de l’empire français.

On voit donc que l’islam est la préoccupation majeure, au point qu’un article revient sur le passage du christianisme à l’islam dans l’Afrique du Nord du VIIe au XIIIe siècle. L’islam est également présent dans l’article consacré à l’Asie du Sud (Malaisie, Indonésie…) et celui qui traite de l’origine du Pakistan. Un fil conducteur essentiel c’est la mission, qu’elle soit catholique ou protestante, l’affaire d’hommes ou de femmes (Rebecca Rogers : Genre, mission et colonisation).

Dominique BORNE et Benoit FALAIZE (sous la direction de)
Religions et colonisation.
Afrique - Asie - Océanie - Amériques, XVIe-XXe siècle
Les éditions de l'Atelier, 2009, 335 pages. (Bibliographie)

 

  POUR EN SAVOIR PLUS

J’ai regroupé mes notes selon quatre thèmes, en insistant sur les problématiques propres à l’empire colonial français.

Les missionnaires

Les différentes religions

Le projet républicain de colonisation et la religion

Le cas de l'Algérie 

 

Notes de lecture du livre “Religion et colonisation”

dirigé par Dominique Borne et Benoît Falaize.

 

Avertissement. J’ai regroupé mes notes par thèmes, en insistant sur les problématiques propres à l’empire colonial français et indiqué entre crochets les noms des auteurs des contributions les plus utilisées. Par conséquent, il n’est pas fait mention de tous les articles de ce recueil.

 

❏  Les missionnaires : au service de l’Etat ou de l’Eglise ?

 

Les missionnaires se placent dans le temps long. Ils ne débarquent pas partout en même temps que les colonisateurs. Ils les précèdent au Viet Nam, à Madagascar ou dans les îles du Pacifique. Ils bénéficient alors d'une plus grande liberté pour déployer leur évangélisation, éventuellement pour éradiquer les cultes anciens. Le système colonial cherchera à les encadrer voire à les instrumentaliser.

 

L’Eglise romaine se réorganise pour les missions après la tourmente révolutionnaire et napoléonienne et pour rattraper les Britanniques : alors que la London Missionary Society date de 1795, l’Œuvre de la Propagation de la Foi est fondée à Lyon en 1822 — même année que la SMEP, société des missions évangéliques de Paris. La conférence de Berlin (1885) accélère l’envoi des missions en Afrique. En 1622, avait été créée la Congrégation pour la Propagation de la Foi que le Saint-Siège désirait indépendante des Etats et dans le but de former un clergé indigène. Il faut croire que c’est difficile puisqu’en 1920, par l’encyclique “Quo Efficacius“ le pape recommande encore aux missions de ne pas jouer le jeu des Etats. Il s’agit donc d’être défenseur des intérêts des colonisés pas des colonisateurs. L’indépendance est envisagée positivement par l’Eglise avant les Etats ; le basculement des Eglises en faveur de la décolonisation est effectif autour de 1950 quand Mgr Duval, archevêque d’Alger, est devenu partisan de l’indépendance. Côté protestant, le Conseil Œcuménique des Eglises est créé en 1948 ; il aboutit dix ans plus tard à Ibadan à une première conférence des Eglises de toute l’Afrique. Enfin, le message de Pie XII pour Noël 1954 est clair : la décolonisation est inéluctable.

 

Qui dit mission dit un missionnaire. Ce n’est qu’à moitié juste. L’expulsion des congrégations en France donne une augmentation des missionnaires des deux sexes : en 1934, sur l’ensemble des missions étrangères catholiques, soit 36 000 personnes, il y a 57 % de femmes. Face au machisme, les sœurs doivent se battre : le Père Lejeune, préfet de la mission au sud-est du Nigeria se heurte aux sœurs de Saint Joseph de Cluny ; elles sont contraintes en 1908 de fermer leur école de filles d’Onitsha et de se replier sur Calabar ; elles étaient « trop indépendantes ». (En France il n’y a qu’une seule thèse sur les missions féminines, celle d’Elisabeth Dufourcq, reprise sous le titre « Les aventurières de Dieu. Trois siècles d’histoire missionnaire française », Lattès, 1993. La bibliographie est donc surtout anglophone. Mais aujourd’hui, note, des archives de congrégations féminines s’ouvrent aux historiennes.) Partout c’est un choc culturel qui attend les uns et les autres. Au Sénégal, la congrégation de saint Joseph de Cluny fondée par Anne-Marie Javouhey ouvre un pensionnat pour « jeunes négresses » en 1826 — sans suite — peut-être à cause de la condamnation de la polygamie. En 1939, Georges Mandel veut appliquer aux femmes des colonies africaines le libre choix de l’époux. Les missionnaires se heurtent bien évidemment aux différentes mœurs locales  en raison du décalage culturel ; par ex. quand les religieuses de la Church Missionary Society demandent aux femmes de Nouvelle-Zélande de se couper les cheveux. On pourrait aussi penser à la répression de la nudité dans les îles du Pacifique, un domaine où à la fin du XIXe siècle, le nombre de missionnaires rapporté au nombre d'autochtones est dix fois supérieur à ce qu'il est en Afrique. [Rebecca Rogers]. 

 

 

 

❏   Les religions en présence

 

Les religions « polythéistes » passent pour avoir le plus faibli devant le colonisateur chrétien. Le Traité de Tordesillas (7 juin 1494) a ouvert la voie à une expansion des missions partagée entre la couronne d’Espagne et celle du Portugal. Il y a là une espérance messianique, un rêve d’unification de l’humanité, une compensation pour les « pertes » dues au protestantisme. Nathan Wachtel (« La vision des vaincus », 1971) montre la mort des dieux précolombiens et l’acculturation des Indiens ; mais c’est une religion de façade, qui dissimule d’anciens rites et n’évite pas les révoltes indiennes (Mexique 1541, Pérou 1560, Brésil 1580) avec meurtres de missionnaires, destruction d’églises, de statues et rituels d’effacement du baptême. Antonio, le chef de la révolte de Jaguaripe est un Indien élevé par les Jésuites ; il se fait appeler pape, procède à des baptêmes et n’est qu’un chaman tupi. Mais le XVIIe siècle voit aussi des Indiens trouver avec la christianisation leur intégration dans la société coloniale, c’est le phénomène des Indiens dévots comme l’Indien Nicolas Ayllon : le clergé local veut empêcher sa canonisation. [Charlotte de Castelnau-L’Estoile].

 

Dans l’économie de plantation aux Caraïbes, l’évangélisation des esclaves était limitée. Le capucin Epiphane de Moirans avait dénoncé l’ordre esclavagiste et s’était retrouvé dans les geôles de La Havane en 1681. La participation des Jésuites à l’économie de plantation a été très concrète : en Guadeloupe, ils administraient la plantation Bisdary, plus de 300 esclaves en 1763. On se contentait de baptiser les esclaves, on n’allait pas les marier religieusement ! Plus tard, alors que Grégoire XVI a dénoncé la traite (1839) et que l’abolition de l’esclavage est proclamée dans les colonies françaises (1848) on assiste à l’explosion de la pratique chrétienne : Martinique, Guadeloupe et Réunion deviennent des diocèses. Pratiquer et se marier à l’église c’est alors accéder à la respectabilité et à la promotion sociale. [C. Prudhomme et P. Delisle].

 

Mais le bouddhisme pourrait résister. En Indochine, on veut éviter qu’il ne se dresse contre la colonisation. Alors il ne faut pas porter atteinte à la religion des peuples que nous colonisons. En 1892 le gouverneur général J.L. de Lanessan inaugure une pagode. L’Indochine est marquée par le pluralisme religieux ; la présence chrétienne précède de 300 ans la colonisation française. Au Viet Nam on trouve le culte des ancêtre, le culte des esprits, syncrétisme des trois religions venues de Chine : confucianisme, taoisme, bouddhisme Mahayana ; tout au sud, les Cham furent islamisés au XVIIe s. Au XVIe siècle, les Jésuites romanisèrent la langue (quoc ngu). Au Laos et au Cambodge règne l’influence indienne, celle de l’hindouisme depuis le VIIe s., puis du bouddhisme dans le royaume d’Angkor. Les Français débarquent en 1859 en prétendant protéger les missions de Cochinchine : le roi Minh Mang les avait persécutés parce que le christianisme lui paraissait mettre en cause le système confucéen (au Viet Nam comme en Chine, Corée, Japon) : il est inacceptable que le croyant s’adresse directement à Dieu, court-circuitant le Roi fils du Ciel. Quoique farouches républicains, les administrateurs coloniaux protègent les missions : « Tout indigène converti à nos religions devient en quelque sorte français » note le gouverneur J.L. de Lanessan. Néanmoins, les Francs-Maçons sont à l’origine de problèmes. En 1920 le Grand Orient domine avec huit loges devant les six de la Grande Loge de France et celle des Droits Humains. Les F.M. réclamaient l’application sérieuse de la loi de 1905.

 

Claire Thran Thi Liên note que les administrateurs ne comprenaient rien aux religions locales qu’ils englobaient dans le « bouddhisme » voyant dans l’habit du bonze celui d’un agitateur. Le pouvoir colonial veut contrôler ces bonzes : il leur impose en 1897 une carte d’identité spéciale et autorise ou non leurs déplacements. On craint que les monastères ne deviennent des noyaux d’opposition. En 1930 création d’un Institut Bouddhiste pour créer un « bouddhisme indochinois » au Cambodge tandis que la pratique de la boxe sacrée est interdite (cf. Shaolin). Le Bouddhisme contribua cependant au discours nationaliste, plus au Laos et au Cambodge qu’au Viet Nam où le nationalisme repose sur les partis politiques ainsi que sur les sectes implantées dans le delta du Mékong, Cao Dai (syncrétiste) et Hoa Hoa (millénariste). Un journal en langue khmère est lancé en 1936, le Nagara Vatta, il est lu par les moines ; il est fermé en 1942 par les Français. Le 20 juillet 42 les moines manifestent pour demander la libération d’un des leurs. La peine de mort requise contre les éditeurs est commuée en perpétuité et le Vénérable Hem Chieu mourut à Poulo Condor en 1943. Le prince Sihanouk réussit à incarner le nationalisme khmer en quittant le trône en 1947 pour aller dans un monastère. AU Viet Nam les catholiques furent touchés par le nationalisme : en 1910 trois prêtres sont envoyés à Poulo Condor pour avoir soutenu la révolte fiscale de 1908. Un premier évêque vietnamien est sacré à Rome en 1933 par Pie XI. Le coup de force japonais du 19 mars 1945 provoqua l’explosion du nationalisme des catholiques vietnamiens qui étaient alors environ 1 600 000. N’étant pas communistes peu rallient le Viet Minh et la plupart soutiennent Bao Daï en 1951. [Claire Thran Thi Liên]

 

Les catholiques français étaient en 1945 bien peu armés piur comprendre les enjeux de la décolonisation du Viet Nam, même si “Témoignage chrétien” et “Esprit” prennent des positions respectivement décolonialiste et anticolonialiste. Quand Jacques Chégaray, envoyé spécial du journal MRP “L’Aube” visite les soldats français du corps expéditionnaire et évoque la torture sur les prisonniers son article est refusé (juillet 1949).  Au début de la Guerre froide, ce sont les seuls communistes qui parlent de « la sale guerre ». Cependant, les catholiques de gauche vont militer à partir de 1952 pour la paix en Indochine : ils ont noms Jacques Madaule, Jean Chesneaux, Gilles Martinet, Pierre Naville, Jean-Marie Domenach. Et enfin François Mauriac en janvier 1954. [Sabine Rousseau].

 

La place de l'islam est majeure. En Afrique noire, l’islam progresse et peut incarner larésistance à la colonisation. Richard Burton pensait que l’islam était plus adapté à l’Afrique noire que le christianisme, trop ambitieux. Contre la poussée coloniale européenne le djihad échoua mais des formes de résistance passive apparaissent : refuse de l’impôt, de l’école, du travail forcé, du recrutement militaire. L’Islam s’oppose au colonisateur mécréant (kafir) qui a engendré l’immoralité, le dévergondage des femmes, l’affranchissement des esclaves. L’islam africain, passé la conquête a pu être rassuré par la laïcité des écoles publiques et flatté que l’Etat participe à la construction de mosquées. Mais les confréries furent assez hostiles. En AOF le pouvoir cherche cependant à s’appuyer sur les notables musulmans, inventant une sorte d’Indirect Rule à la française. En AOF on ficha néanmoins les marabouts et quand Amadou Bamba fonda les Mourides : il fut déporté au Gabon en 1895 puis en Mauritanie (1903-1907) et revint à Touba. En Guinée dans les années 1902-1911 les Français ont déporté et exécutés quelques imams. Au Soudan français (auj. Mali) on arrêta Shaykh Hamallah (il mourut déporté en France dans les années 1940). Dans les années 1950 les autorités françaises craignent un complot islamiste et pensent que les confréries pourraient stopper l’influence wahabite. Comme les Britanniques à qui les manuels trop souvent les opposent, les Français sont donc capables d’abandonner la rigidité idéologique pour avoir une attitude réaliste. [Bernard Salvaing].

 


❏   Le projet républicain de colonisation et les religions.

 

Les hussards noirs de la République, on connaît la formule-choc. Mais si l’on regardait leur presse professionnelle comme le Journal des Instituteurs, créé en 1858, pour la période de 1881 à 1914 ? Avant la 1ère Guerre Mondiale, il n’y a pas éradication de la religion en classe : la religion donne le socle de la morale. Ne parle-t-on pas de l’enseignement comme d’un « apostolat » ? Ce journal véhicule le mépris à l’égard de l’Islam et de l’école coranique, à l’opposé de toute réflexion personnelle et critique. La colonisation est une nouvelle croisade : « Contre la superstition, le fétichisme, l’obscurantisme et l’intolérance, la République exporte ses valeurs au monde dans un souci de progrès de civilisation. » [Benoit Falaize].

 

La République à laquelle Mgr Lavigerie s’était rallié (1890) peut soutenir l’Eglise et la subventionner malgré les critiques de l’extrême-gauche quand leurs objectifs se rejoignent. La preuve : Combes tolère les congrégations… en Afrique, car pour les Républicains comme pour les missionnaires le problème c’est l’islam. Au Levant les Républicains soutiennent de préférence la MLF, la Mission Laïque Française (1902) installée à Salonique, Beyrouth, Damas, Alexandrie. Les missionnaires se réjouissent du déclin de l’empire ottoman, prodrome du déclin d’un islam appelé à disparaître. Dans un contexte marqué par les rivalités des puissances et le grand nombre des églises et des minorités, les missionnaires font surtout de l’enseignement, particulièrement au Liban et en Syrie.

 

Par nécessité, le pouvoir républicain a dû composer avec la laïcité après 1905. Si la séparation est le résultat d’une politique de répression de l’Eglise par les Républicains depuis 1879, elle aboutit néanmoins à la liberté du culte. Par pesanteur, le pouvoir colonial ne peut pas toujours accepter cette « liberté ». Successeur de Galliéni à Madagascar le gouverneur Augagneur, anticlérical et franc-maçon, est indisposé par les missions protestantes déjà établies avant la colonisation. Les laisser agir ce serait « préparer une génération de Malgaches mal disposés à être de fidèles sujets de la France » : il ferme les 4/5° de leurs écoles en 1905-1910, au point de susciter les protestations de Francis de Pressensé, le président de Ligue des Droits de l’homme [G. Manceron]. Alors que Faidherbe avait utilisé la création d’écoles au Sénégal pour attirer les indigènes vers la France dans les années 1854-1865.

 

Gilles Manceron note l’absence de décrets d’application de la loi de 1905 dans les colonies ; parfois même on en prend le contrepied (Algérie, Madagascar). Mais par décret du 6 février 1911, la loi de Séparation s’applique dans trois futurs doms : Martinique, Guadeloupe, et Réunion. Mais pas en Guyane : la Charte de 1814 reste appliquée, la religion catholique reste celle de l’Etat. Alors que la France a tourné le dos au Concordat, d’autres pays y viennent. Pour les colonies belges un concordat est signé en 1906 avec Rome ; la convention Jonghe de 1926 confie l’instruction publique à l’Eglise catholique qui développe dans le primaire l’emploi des langues locales. Le Portugal signe en 1940 un Concordat qui met fin au Padroado et limite l’entrée des missionnaires étrangers. 

  

 

❏   Le cas de l'Algérie 

 

La présence de l’islam en Afrique du Nord est cruciale, en raison de la proximité géographique et parce qu’elle est ancienne. Son installation y a commencé dès la fin du VIIe siècle et les dernières communautés chrétiennes disparaissent sous les Almohades au temps des croisades. L’islam y succède à un christianisme qui avait été fort enraciné puis très perturbé par la crise du donatisme, par l’invasion vandale, puis la reconquête byzantine de Bélisaire. Après avoir été durement combattue — épisode de la Kâhina — la nouvelle religion s’installa non seulement sur le littoral mais dans la profondeur de l’arrière-pays. [Gilbert Meynier]

 

En Algérie, la France a mis en place ce qu’on a appelé le « concordat colonial » auquel la loi de Séparation de 1905 n’a pas mis fin. Il s’agit dès le début de la colonisation de contrôler l’islam, même si la volonté de contrôle s’exerce aussi sur l’Eglise catholique. Entre 1830 et 1860, malgré la promesse du libre exercice de l’islam, le nombre de mosquées diminue, par reconversion en église catholique (la Ketchaoua à Alger), usage militaire ou civil. La loi du 23 décembre 1875 crée un culte officiel encadré par l’Etat colonial. Trois médersas sont créées en 1870 pour former les cadis, les hodjas (interprètes), les ministres du culte ; la médersa est réformée en 1895 pour inclure plus de langue française. Les autorités coloniales se méfient du pèlerinage à La Mecque où le choléra sévit en 1865 : en 1877 il est temporairement interdit. On craint surtout que le hadji ne revienne transformé en fanatique. On organise un contrôle administratif avec un « carnet du pèlerin » et des pèlerinages officiels sont organisés en 1916, 1917 et 1918. Comme en décembre 1830 les biens “habous“ avaient été incorporés au domaine public privant les fondations pieuses de ressources, on assiste à ce paradoxe que ce sont les oulémas qui réclament vainement l’application de la loi de 1905. Entre 1907 et 1962 il y a en moyenne 400 muftis et imams choisis et rétribués (on ne dit pas salaire mais indemnité) par le Gouvernement général, en plus des ministres des autres cultes, en contradiction avec l’article 2 de la loi de 1905. Au moment de la Séparation, il a été projeté un code musulman : la commission présidée par Marcel Morand termine son travail en 1914 mais le code n’est pas promulgué, faute d’être suffisamment appuyé sur l’école juridique malékite, et faute de prendre en compte la particularité kabyle. [Raberh Achi]

 

L’Eglise catholique a voulu convertir la Kabylie : on en supposait la faisabilité puisque que les Berbères avaient été chrétiens des siècles auparavant, et qu’il existait un culte des saints. En 1868 Lavigerie fonde la Société des Missionnaires d’Afrique plus connus sous le nom de Pères Blancs. Deux ans après l’écrasement de la révolte de 1871, les Pères Blancs s’installent dans le Djurdjura. Les conversions obtenues concernent surtout des veuves, des vieillards, des pauvres ce qui fait penser aux « conversions du riz » dans la Chine des années 1860. Ces conversions illustrent la grande misère des années 1870 accentuée par les épidémies, misère qu’évoquera Taos Amrouche un demi-siècle plus tard. La Tradition (non le Coran) menace de peine de mort l’apostat (murtadd) considéré comme un traître surtout si la conversion est suivie de la naturalisation, jugée comme un double reniement. Vers 1892 l’Eglise reconnaît l’échec de l’évangélisation imputé à la méconnaissance de l’amazigh et aux préjugés sur l’islam. Christianiser par l’exemple va devenir la règle, sur le modèle de l’action de Sœur Emmanuelle en Egypte. [Karima Direche]

 

L’Eglise catholique a créé le diocèse d’Alger en 1837, subordonné à Aix-en-Provence, et les paroisses algéroises sont au nombre de quinze en 1845. L’évêché devient archevêché en 1865 avec Mgr Pavy puis Lavigerie (cf. biographie par Fr. Regnault). La République écarte les prêtres espagnols et italiens, sans doute jugés peu sûrs, trop “ultramontains“ à la fin du XIXe s. Sauf exception, la République s’entend avec les évêques et en 1920, à la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, c’est Jonnart, l’ancien Gouverneur général d’Algérie, que Paris nomme comme ambassadeur. Etre européen en Algérie c’est être catholique, dénominateur commun d’identification, de même que les autochtones sont musulmans. Il est piquant de voir qu’aujourd’hui le rapatrié typique est souvent israélite, mais leur cas n’est pas traité dans ce dossier. [Oissila Saaïdia]

 

Quelle était le poids de l'islam dans le FLN du temps de la guerre d'indépendance ? D'abord il hérite d'une résistance de type jihad qui s'était traduite par l'insurrection des Aurès en 1916-1917. Le FLN a été précédé par l'ENA (Paris, 1926), par le PPA et le MTLD. Le thème de la laïcité n'est dans le FLN que l'écho de la fédération de France car il est pour l'essentiel pris dans une vision sacro-culturaliste de l'Algérie — un paradoxe pour une organisation qui se veut révolutionnaire. Le FLN refuse d'assumer l'intégralité du passé historique algérien : il n'en voit que ce qui est arabo-musulman. Ceci se voit à la répression des berbéristes dès 1956 quand Krim Belkacem fit assassiner Ouali Bennaï et Amar Ould Hamouda. Ou encore à la suspicion contre les anciens du PCA. Ainsi, sa « révolution » se limite à être anticolonialiste. Il est entendu que tout le mal vient de l'extérieur. Toute critique ne peut être que le fait d'un mécréant (kafir) ou d'un athée. Dès ses origines, le FLN s'impose comme un organisme de conditionnement communautaire et traditionnel. Rien à voir avec la Révolution irakienne de juillet 1958 qui a brûlé des corans en pleine rue de Bagdad. Cette fermeture intellectuelle, dont les conséquences négatives perdureront au-delà de l'indépendance, explique l'importance des purges dans presque toutes les wilayas  à commencer par celle d’Amirouche, la wilaya 3, en 1957-59, qui fit plusieurs milliers de morts, 6 à 7000 selon Sadek Sellam.  Cet islam politique d’auto-surveillance sociale exclut les femmes lors que 1962 arrive : elle n’ont rien à réclamer désormais. Ben Khedda est pratiquement le seul leader du FLN à penser autrement qu’en suivant ce fonds de misogynie et de machisme qu’a étudié Germanie Tillion, et qui n’est pas propre à l’Algérie, puisqu’on le retrouve par exemple au Mezzogiorno. Le FLN est resté prisonnier de la mentalité du colonisé, et fidèle à la devise des oulémas : « L’islam est ma religion. L’arabe est ma langue. L’Algérie est ma patrie.» Bien que le français soit la langue de travail du parti, on voit triompher une logique venue du poids du militaire, « une langue de bois arabo-islamique à soubassements obscurantistes potentiels s’impose partout.» — Pourtant, en coulisse, comme l’a montré brièvement le congrès de la Soummam, le FLN aurait pu devenir différent : jacobin et athée avec Ramdane Abane, démocrate avec Larbi Ben M’hidi, constitutionnaliste avec Ben Khedda. [Gilbert Meynier].

 

À lire, comptes-rendus sur le même sujet dans "WODKA"

En mission aux îles Gambier. L'histoire d'une évangélisation en Océanie. L'autobiographie de Frère Gilbert, né dans le Lot en 1800 et devenu missionnaire de la congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie, dite de Picpus.

   Ian Campbell : les Insulaires du Pacifique. PUF, 2001.

   Enfin trois essais historiques sur Tahiti.

 

 


 

 


Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #HISTOIRE GENERALE