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Dedans et Dehors
Comment la manière dont l'artiste représente portes et fenêtres participe-t-elle à la dynamique du tableau autant qu'à son interprétation.

La totalité des œuvres évoquées est à voir dans
l'album "Dedans-dehors" (cliquer ici)
LA DYNAMIQUE DU TABLEAU
Portes et fenêtres contribuent à la
représentation d'un monde en ordre. La porte ou la fenêtre peut avoir pour fonction d'organiser le tableau verticalement…
("La fenêtre, cour de Rohan" de Balthus, ci-contre, et "Salon de musique" ou "Les femmes à table en l'absence de leurs maris" peints d'après les gravures d'Abraham Bosse, vers 1636)
… ou horizontalement ("L'Ouïe" — ci-dessus— et "Le Toucher" dans la série "Les cinq sens" de Jan Brueghel l'Ancien, 1618, Musée du Prado)
Au propre comme au figuré la fenêtre est une ouverture. Qui peut être multiple chez Antonello da Messina et son "Saint Jérôme à son cabinet de travail" (1456, National Gallery, Londres): néanmoins saint Jerôme reste imperturbable dans sa lecture des Ecritures.
La fenêtre, comme la porte, permet au regard du peintre, au regard du spectateur d'entrer ou de sortir de la pièce, de circuler dans la maison. Représentée dans de nombreux tableaux du Siècle d'or hollandais ("Intérieur avec une femme jouant de
l'épinette" d'Emmanuel de Witte — ci-dessous— , ou "La Chambre à coucher" de Pieter de Hooch, vers 1660) la fenêtre donne à voir des intérieurs bien
aménagés.
On retrouve à peu près la même organisation du tableau dans une œuvre du peintre pétersbourgeois Kapiton Zelentsov (1790-1845), galerie Trétiakov. Avec "Les écrans et les ombres" — ci-dessous — Leonardo Cremonini joue sur la traversée de la lumière à travers la maison : depuis l'ouverture derrière le peintre-spectateur jusqu'à la porte-fenêtre au fond de la seconde pièce.

Ainsi la fenêtre fournit d'abord la lumière. La fenêtre grande ouverte de la villa du Cannet, peinte par Pierre Bonnard (ci-dessous) baigne Marthe, en chaise longue, malade, respirant l'air pur de la Côte d'Azur.
Il s'agit aussi de jouer sur l'opposition ombre-lumière (comme
Balthus dans "la chambre" de 1952) ci-dessous :
Souvent la fenêtre éclaire simplement le sujet, ou plus généralement la pièce, l'atelier de l'artiste, celui de Bazille, "atelier rue de la Condamine", ou celui de Balthus dans "le peintre et son modèle". Chez Van Gogh, la lumière forte du soir illumine la chambre du peintre.
Elle éclaire le géographe de Vermeer comme l'alchimiste de Wyck.
Comme le violoniste de Gerry Dou, le violoniste de Matisse joue près d'une fenêtre.
C'est la configuration la plus répandue, fréquente dès le XVIe s. On la retrouve chez Teniers avec "le médecin du village". Et jusqu'à "la Voleuse n°9" de Jacques Monory — ci-dessous—.
Les portraits sont de préférence exécutés près d'une fenêtre : exemples chez Munch. De même, Hockney a peint le couple de Mr and Mrs Clark fiers de leur chat, tous trois éclairés par la fenêtre proche :

La mise en scène de soi par la bourgeoisie du XXe siècle rappelle ici celle du XIXe s. Prolongée du balcon la porte-fenêtre de la toile d'Edouard Manet ("Le balcon") met en scène les bourgeois parisiens du Second Empire.
Le contre-jour : avec Maurice Denis deux enfants découvrent l'intérieur de "la cabine de bain"…

Ouverture vers l'extérieur la fenêtre donne sur le paysage dès la Renaissance, même dans des
sujets religieux comme "l'Annonciation" (Botticelli), ou "la Cène" (Leonardo da Vinci).
Bosschaert a placé un paysage derrière le bouquet de fleurs posé au bord de la fenêtre (ci-contre) — ce qui rattache les fleurs à leur milieu naturel...
Siècle après siècle, la fenêtre s'ouvre sur la campagne ou sur la petite ville… Ainsi elle rappelle peut-être le pays d'origine du peintre, sa petite patrie (cf. un Chagall de 1915, "Vue de la fenêtre à Zaolchie").
Chez Caspar David Friedrich elle permet de jeter un regard sur les plantes du jardin.
Elle s'ouvre en grand sur la mer, ou bien juste par l'espace réduit d'une persienne relevée, chez les peintres fauves par exemple, et coloristes tel Raoul Dufy, ainsi que Matisse ci-dessous.
Le même Matisse joue sur le thème du dedans et du dehors pour "le peintre dans son atelier". Et bien sûr, la fenêtre est souvent ouverte sur la ville : sur les immeubles du voisinage (Vuillard, Balthus), ou sur le Paris de Chagall incluant la Tour Eiffel, comme le portrait de Philippe Soupault par Robert Delaunay dans une manière cubiste.
L'INTERPRETATION DU TABLEAU
Grâce à la fenêtre l'artiste peut représdenter l'inspiration (Carpaccio) et plus généralement signifier l'immatériel — comme la rêverie. Assis à sa table de travail, saint Augustin (ci-dessous) reçoit l'inspiration divine en dirigeant son regard vers une fenêtre latérale. Sa vision nous reste inconnue alors que celle du Faust de Rembrandt (mais c'est une gravure) perce au centre de la fenêtre en un texte à déchiffrer autour du monogramme INRI.

La fenêtre participe à la narration du tableau en représentant une autre séquence temporelle que celle de la scène du premier plan et évoque ainsi le passé (Pinturicchio : "le retour d'Ulysse" auprès de Pénélope est le retour d'un navigateur et son navire est à quai).
C'est aussi "Saint Luc peignant la Vierge" de Vasari où Luc est également réprésenté en train de préparer ses couleurs dans l'annexe de son atelier visible par une porte restée ouverte.
Grâce à la porte de gauche, Gozzoli montre simultanément jusqu'à trois moments proches mais distincts dans le temps ("la danse de Salomé"). Quant aux "Ménines" de Velasquez, la porte et le personnage du fond relient la séance de pose qui va bientôt cesser au retour imminent à la vie de Cour...
Comme la porte la fenêtre peut être close et occulter le dehors. Ce qui peut signifier
l'intimité préservée (Fragonard - le verrou). Variante proche : la porte entr'ouverte pour "le baiser volé" de Fragonard — ci-dessous —, ou Boilly (Douce résistance), la confidence (Fragonard), ou l'indiscrétion
(L.-L. Boilly).

Ou bien "la visite" de Vallotton - toile où la porte ouverte peut laisser supposer une scène galante … Ou encore l'exclusion : trouver porte close.
Un personnage regarde par
la fenêtre : il est mû par la curiosité pour ce qui se passe dehors chez Hoogstraten alors que la curiosité s'est inversée en en regard anonyme mais indiscret sur une chambre chez Hopper. La curiosité pour l'animation de la rue est présente dans trois toiles de Caillebotte. La curiosité de la femme peinte par Jerry Ott (The Window, 1966) est seulement suggérée par le cadre d'une fenêtre
devant son visage, comme des jumelles de théâtre... Avec Hopper : le matin lumineux
(3 exemples dans l'Album) est un appel qui fait s'exprimer le désir ou la liberté. Ou bien seulement l'attente.
A la sérénité de lumière du jour s'oppose la nuit angoissante que précède brièvement le couchant rougeoyant. Edvard Munch ("le soir dans la rue Johan à Oslo") : le sentiment d'angoisse qui se lit sur le visage des piétons est renforcé par les reflets du soleil couchant sur les fenêtres des bâtiments comme des yeux qui les surveillent.
D'autres œuvres de Munch figurent une fenêtre ouverte sur l'obscurité de la nuit : dans "l'Autoportrait devant les fenêtres, la nuit". La porte est ouverte sur
l'obscurité de l'extérieur dans "les phases de la lune" de Delvaux et
sur la forêt de nuit dans "la Porte ouverte" de Spilliaert,
1945. Plus radicalement, le surréaliste Magritte a su faire de la fenêtre un objet qui rend à lui seul le tableau énigmatique où l'intérieur écrase l'extérieur, ou en donnant un sentiment d'enfermement par la mise
en abyme ("Eloge de la dialectique", Musée d'Ixelles, 1937) :
La fenêtre peut figurer un dehors anxiogène, et renforcer le sentiment d'enfermement, d'ennui qu'exprime dans ses peintures le danois Vilhelm Hammershøi - peintre cité par Vila-Matas dans "Dublinesca".
L'abolition de la différence, de la frontière, dedans-dehors signifie un monde onirique, facteur d'angoisse ou de perte des repères... (ainsi le Magritte ci-dessous)
… ou au contraire de rêve, de retour de l'expérience du passé, de retour de l'enfance.
La porte, multipliée derrière Dorothea Tanning (1942), qui fut la dernière épouse de Max Ernst, peut ainsi évoquer un passé complexe et mystérieux. [Note sur son livre "Birthday"]
Ainsi, depuis le XIXe siècle, le monde que construit l'artiste est confusion et brouillage et assez rarement source de plaisir.
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