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Ethnologue qui a travaillé aux alentours de 1975 dans la province de l'Equateur, Daniel Vangroenweghe s'est attaché à décrire le sort des Congolais qui habitaient dans cette même province au temps de l'Etat indépendant du Congo, créé par Léopold II lors de la Vangroenweghe.jpegconférence de Berlin de 1885, avec la complicité de Bismarck et de quelques autres dirigeants des puissances européennes. Comme la Belgique n'avait pas encore l'âme colonialiste et que la Grande-Bretagne n' avait pas manifesté d'intérêt pour le bassin du fleuve Congo, le roi des Belges s'y tailla un royaume-bis et une colonie privée dont il fut jusqu'à la fin de 1908 le souverain absolutiste…

Les civils et militaires de l'Etat Indépendant du Congo, et les employés des sociétés concessionnaires comme l'ABIR dont les archives sont ici magnifiquement exploitées, ne reculèrent devant aucun crime pour exploiter la région. Il s'agissait d'en exploiter l'ivoire et surtout le caoutchouc. Celui-ci ne provient pas de l'hévéa mais des lianes du landolphia — d'où le titre de l'ouvrage. Une fois séché, le latex perd la moitié de son poids. Il est expédié par pirogue vers les ports de l'estuaire, tels Matadi ou Boma d'où les cargos le transportent vers l'Europe et spécialement Liverpool. Les récoltes furent surtout importantes de 1895 à 1910. A cette date le Brésil fournit l'hévéa et les prix baissèrent. D'autre part, la ressource naturelle avait été largement épuisée malgré l'existence de plantations.

Les indigènes furent contraints de récolter le latex dans des conditions inhumaines, avec de la part des autorités coloniales des exigences qui dépassaient l'entendement. En conséquence, les villageois ne parvenaient pas à fournir aux colonisateurs les quantités exigées. Des hommes comme Fiévez et Delvaux furent des sortes de criminels de guerre. Les chefs de poste et leurs subordonnés se livraient à la violence (la chicotte), à des arrestations et des viols, à des prises d'otages et à des expéditions punitives pour forcer les indigènes à se plier à leurs exigences. Les exactions ainsi déclenchées tournèrent à l'enfer : de nombreux villages perdirent 80 % de leur population : massacrée ou en fuite, tandis que le cannibalisme régnait encore dans des conflits entre tribus. Les soldats — recrutés sur place — devaient justifier des cartouches utilisées : aussi avaient-ils tendance à couper les mains des villageois massacrés, à les fumer, et à les rapporter comme preuve à leurs chefs blancs. Certains amputés n'étaient d'ailleurs pas morts et furent photographiés (cf. couverture). De plus, les villages de la région du caoutchouc devaient aussi subvenir aux besoins alimentaires des hommes de l'Etat indépendant et de leurs troupes, au risque d'être eux-mêmes acculés à la famine.

Devant tant d'atrocités, ce sont les missionnaires britanniques, essentiellement protestants, qui entreprirent de dénoncer ces crimes aux autorités locales et étrangères. Ils furent soutenus par le consul de Grande-Bretagne à Boma, Roger Casement, qui réussit à susciter de vives réactions d'indignation à Londres en alertant la presse et le Parlement. Léopold II dut expédier au Congo une commission d'enquête. Des procès s'ouvrirent au Congo-même contre des criminels dont certains réussirent cependant à passer entre les mailles d'une justice qui d'ailleurs ne fut pas impartiale. Du scandale naquit une campagne internationale contre les agissements de Léopold II. Celui-ci ne put empêcher que sa Fondation et son Congo ne soient annexés par la Belgique en 1908. Quand la "menace" grandit il fit brûler beaucoup d'archives, avant de mourir en 1909, si bien qu'il n'est pas facile de savoir jusqu'à quel point il a dépouillé la colonie et même détourné des emprunts. De ces crimes léopoldiens, que reste-t-il aujourd'hui dans la mémoire des Congolais au bout d'un siècle ? L'auteur, qui y a vécu, témoigne que la "guerre du Blanc" liée à l'exploitation du caoutchouc reste comme un traumatisme toujours vivant. Le consul Roger Casement ne profita pas longtemps de son célèbre engagement humanitaire ; en 1916, les Britanniques le pendirent : c'était un nationaliste irlandais. Il est le sujet d'un livre important de Mario Vargas Llosa paru chez Gallimard en 2011 sous le titre "Le Songe du Celte".

Daniel VANGROENWEGHE
Du Sang sur les Lianes. Léopold II et son Congo
Editions Aden, Bruxelles, 2010, [1986], 452 pages.

Le site de l'éditeur suggère une vidéo qui prolonge ce livre.
 

 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #CONGO