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Couronné par le prix Médicis étranger 2007, “Les Disparus" de Daniel Mendelsohn est un livre rare : un livre qui tient de l'exploit. L'auteur, juif new-yorkais né en 1960, a été fortement influencé par les confidences de son grand-père Abraham Jaeger ; il s'est ainsi passionné tout jeune pour le passé familial. Le grand-oncle Shmil Jaeger, frère aîné dudit grand-père, sa femme et Mendelsohn-disparus.jpegleurs filles ont été tués par les nazis, en Galicie, lors de ce qu'on appelle désormais "la shoah par balles". Le livre raconte les recherches qui ont conduit Daniel Mendelsohn auprès des survivants du génocide et de témoins si possible oculaires des derniers temps de la vie de ses chers disparus. Plusieurs thèmes se croisent dans ce livre dont la lecture est éprouvante autant que captivante.

On découvre comment on vivait dans un bourg de Galicie dans les années trente et quarante. Les juifs étaient commerçants, certes, mais tous les commerçants n'étaient pas juifs : il y avait aussi des commerçants polonais. Shmil Jaeger était un notable local, il habitait à côté de la mairie, il était devenu un chef d'entreprise possédant des camions, et son épouse, semble-t-il ne travaillait pas. Les filles faisaient des études, mais aussi du sport. Un établissement local abritait théâtre et cinéma. Mais, après plusieurs années d'inquiétude croissante après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, tout bascula en 1941.

Pour réaliser son enquête approfondie l'auteur s'est rendu à Bolechow (auj. Bolekhiv) au sud de Lwow (auj. Lviv) en Ukraine, une région qui appartint à l'Autriche-Hongrie. La ville avait été fondée par un noble polonais en 1612 et des juifs y vécurent depuis lors. Et des Jaeger au moins depuis le début du XVIIIe siècle. Avant la fin du règne de François-Joseph de nombreux membres des Jaeger et de familles apparentées émigrèrent aux Etats-Unis. Or, Shmil eut la mauvaise idée de… repartir de New York en 1913 pour sa Galicie natale. Après avoir servi dans l'armée de la double monarchie il s'établit comme boucher à Bolechow et épousa Ester. Le couple eut quatre filles : Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia, toutes nées entre 1920 et 1929. Dix ans plus tard une autre guerre éclata qui fit de la région une province soviétique d'Ukraine. Deux ans plus tard, opération Barbarossa : la Wehrmacht repoussa les Soviétiques et les nazis procédèrent par "Aktion" successives à la liquidation des juifs. La fille cadette, Bronia, perdit la vie dès la première phase de cette "shoah par balles" le 3 septembre 1941, comme l'auteur finira par en trouver confirmation. Pendant toute une phase de son enquête, Daniel Mendelsohn a pensé que l'oncle Shmil, Ester et deux des filles avaient été gazés à Belzec. En fait, ses recherches le conduiront à d'autres conclusions. Toutes tragiques. Précisions que 99,2 % des juifs de Bolechow ont été exterminés.

L'auteur disposait au départ des documents de sa famille établie aux Etats-Unis, notamment des photographies. Pour avancer dans sa quête, il utilise Internet (des sites de généralogie, sur le "shtetl", sur le génocide, etc) et surtout il doit interroger des survivants, tous anciens de Bolechow : à Tel Aviv, à Sydney, à Copenhague, à Stockholm. Il se rend aussi trois fois à Bolechow où il est aidé par un interprète ukrainien passionné comme lui de généalogie. Dans ces voyages, il est généralement accompagné d'un ou deux membres de sa famille, dont Matt un frère photographe, et aussi de Froma, universitaire pratiquant l'hébreu, qui l'incite à visiter les musées du judaïsme à Prague, Vienne et Tel Aviv. Ainsi retrouvent-t-ils par hasard une documentaliste, Yoma, avec qui le grand-père Abraham avait vécu entre deux mariages. C'est donc un lourd travail d'historien amateur qui se réalise sous nos yeux. Du fait des choix rédactionnels de Daniel Mendelsohn, le lecteur est associé aux différents temps de la recherche, au fil des voyages aériens dans la diaspora et des déjeuners avec les témoins du drame. Entre le magnétophone et la cuisine juive, entre les questions naïves et les réponses évasives, l'histoire — au sens de la découverte de la vérité — n'avance pas sans suspense : les pages s'accumulent et l'on tarde à savoir si les membres de la famille ont été protégés, s'ils ont été dénoncés, etc. Les imprécisions, les hésitations, les réponses trop simples ou les conclusions trop rapides concernent aussi bien les survivants de Tel Aviv ou de Sydney que les Polonais et Ukrainiens auxquels l'auteur s'adresse, empêtré parfois dans l'imbroglio des langues et les secrets des familles.

L'auteur ne cache pas au lecteur la douleur qu'il éprouve en découvrant tous les malheurs et les indicibles souffrances de ses parents. On ne doit pas se cacher que les détails du drame sont souvent très violents : la barbarie à laquelle se livrent les SS et leurs valets polonais ou ukrainiens est d'ailleurs bien connue. Certaines scènes sont ainsi voisines de ce qu'on a lu dans "Les Bienveillantes" de J. Littell ou dans des ouvrages historiques plus spécialisés. Ici, il ne s'agit donc ni d'un roman ni d'un essai historique, mais du chantier mémoriel d'une biographie familiale. Une histoire juive, tragique où les comparaisons avec le Déluge et la destruction de Sodome et Gomorhe ajoutent une dimension culturelle bien particulière : celle de la culture juive et de la répétition. Un livre important, qui ne s'adresse pas seulement au public historien ou juif.


Daniel MENDELSOHN
Les Disparus
Traduit de l'anglais par Pierre Guglielmina
Flammarion, 2007, 649 pages.

Tag(s) : #ISRAEL et MONDE JUIF, #LITTERATURE ETATS-UNIS