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Alors que Napoléon III — ancien officier de l'artillerie suisse — venait de mettre fin à la IIè République, il se créa en Suisse, sous l'impulsion de François-Auguste Sautter de Beauregard Cie-genevoise.jpg(né à Marseille en 1826), une société par actions destinée à établi des colons, au sens agricole du terme, dans l'Est algérien. Elle obtint difficilement le feu vert du gouvernement français qui ne reconnaissait pas encore la société anonyme dans son droit commercial. Ces hommes d'affaires comptaient détourner vers le Constantinois une partie du flux migratoire suisse vers les États-Unis. Les Cantons, celui de Vaud en tête, ne furent pas très favorables à ces départs, sauf s'il s'agissait de pauvres et de "Heimatlose" qu'il fallut aider financièrement, contrairement au projet initial accepté par les autorités françaises, qui ne devait miser que sur des colons accédant à leurs lots de 20 hectares contre un versement initial de 3000 francs. La compagnie genevoise se tourna vers les pays proches pour trouver la main-d'œuvre désirée. Durant les années 1853-1858, la Cie aurait dirigé vers l'Algérie 2956 personnes (712 Suisses ; 1098 Piémontais et Savoyards ; 803 Français ; 343 Allemands, Italiens ou Espagnols). L'État français finançait leur traversée de Marseille à Philippeville et fournissait les terres : plus de 12 000 hectares disséminés en couronne autour de Sétif, où les colons devaient progressivement être établis dans dix villages construits pour eux, Aïn Arnat en premier.

 

La fin de la guerre de Crimée (1853-1856) provoqua l'effondrement du cours des céréales tandis que des épidémies avaient décimé les colons. En 1861, la Cie abandonna la culture directe et se replia définitivement sur un rôle de grand propriétaire, le travail des terres étant désormais principalement confié à des métayers ou fermiers en majorité indigènes. Cette transformation des objectifs mit fin au flux migratoire vers Sétif et le projet ne connut plus d'extension. La Cie se contenta de durer, en s'adaptant à la conjoncture, bénéficiant du protectionnisme après 1890, et tentant de moderniser autant que possible les méthodes culturales avec des volontés de mécanisation. À environ 10 quintaux à l'hectare après 1880, les rendements en blé dur et en orge — les deux spécialités de cette entreprise — parviennent à se hisser au-dessus des rendements moyens du Contantinois, mais restent inférieurs à ceux de régions plus favorisées (Mitidja, Oranie). Directeur du domaine de Sétif de 1884 à 1903, Gottlieb Ryf, originaire du canton de Zurich, accéléra l'équipement en matériel moderne : charrues, moissonneuses-lieuses, puis tracteurs à la fin des années trente. Mais les résultats de l'exploitation ont toujours été limités par la sécheresse, le sirocco, la faible fertilité qui amena à réduire les surfaces ensemencées. De plus la taille des exploitations était insuffisante, cause majeure de l'échec de la colonisation familiale. Au début du XXe siècle, les terres de la Compagnie s'étendaient sur plus de 15 000 hectares, à peu près 10 % des terres à céréales aux mains des Européens dans le Constantinois. Le coût du transport gêna aussi la réussite de cette colonisation, même après l'ouverture en 1870 du chemin de fer de Philippeville à Constantine et en 1879 du tronçon Constantine-Sétif. Il faut attendre 1889 pour que la liaison ferroviaire reliant Sétif à Bougie réduise nettement le coût du transport des céréales à destination de Marseille.

 

profits-Cie-Setif.jpg

 

Bien que les sources (à Genève et Aix-en-Provence) ne donnent pas toujours la solution aux questions que pose la recherche, le travail de Claude Lützelschwab fourmille de données et de comparaisons. On regrette qu'en dehors de la période d'installation il soit peu fait état des personnes réelles vivant sur cette exploitation ; rien à propos des tragiques émeutes de 1945 à Sétif et dans la région. On sait seulement que lors de l'installation, les deux communautés eurent des contacts difficiles : « Les colons d'Arnat et de Bouhira se sont conduits et se conduisent d'une manière tellement maladroite vis-à-vis des indigènes… Les arabes d'ailleurs éprouvent pour la plupart d'entre eux une répulsion qui n'est que trop justifiée…» (Conseil d'administration du 18 octobre 1854). Les préoccupations essentiellement techniques montrent néanmoins que du fait de l'émigration algérienne vers les villes de la côté et vers la métropole, il est difficile après 1918 de trouver des travailleurs solides, par exemple comme journaliers : la misère et la malnutrition règnent dans le pays. La Cie est consciente de l'éveil du nationalisme dès les années trente, et ses profits ne retrouvent pas les hauts niveaux des années 1900-1918 ; aussi ne se plaint-elle pas d'être expropriée par l'État en 1956 pour un montant qu'on peut juger médiocre, sauf à considérer la chute de l'action après 1934 et celle du bénéfice net (Cf. extrait graphique ci-dessus, page 268).

 

• Un livre destiné aux spécialistes de la colonisation agricole plus qu'aux lecteurs intéressés par l'histoire générale de la colonisation. Une étude de cas qui s'adresse aussi aux passionnés de l'histoire de l'Algérie des XIXe et XXe siècles.

 

Claude LÜTZELSCHWAB

La Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif (1853-1956)

Un cas de colonisation privée en Algérie

Peter Lang, Berne, 2006, 412 pages.

 

 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #ALGERIE, #HISTOIRE 1789-1900