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Remarque préalable : le titre n'éclaire pas suffisamment le contenu. D'une part, il est ici traité des commerçants étrangers de 1880 à 1940 avec une insistance sur les années trente et une documentation statistique qui met en avant le département de la Seine ; d'autre part il n'est pas traité que des boutiquiers ayant pignon sur rue mais aussi des marchands ambulants. Ceci dit, l'auteure, chargée de recherches à l'Institut d'histoire moderne et contemporaine, fait la démonstration du spectaculaire retournement politique à l'endroit des commerçants étrangers. En bref, on passe d'une"ouverture", devenue maximale en 1927, à une "fermeture" en 1939 alors Zalc - Melting Shopsque les tensions internationales poussaient vers la France un nombre croissant de réfugiés étrangers qui comptaient s'y établir commerçants. 

 

• C'est la Révolution française qui, en brisant les anciennes corporations, a inventé la liberté du commerce. À peine y a-t-il, depuis le décret du 2 octobre 1888, l'obligation de tout étranger de déclarer sa résidence à la mairie. La Grande Dépression crée l'objectif de protéger le "travail national" mais le commerçant n'est guère concerné à moins qu'il ne soit ambulant. Si la loi du 16 juillet 1912 distingue les forains, les nomades et les ambulants, c'est une réglementation de police et pas de commerce. C'est la Première Guerre mondiale qui introduit un premier outil de contrôle de l'immigration : la carte d'identité d'étranger qui vaut permis de séjour pour les travailleurs salariés — pas pour les indépendants. Le Registre du commerce est institué par la loi du 18 mars 1919, aboutissement d'un projet de loi déposé en 1916 : à compter du 16 juillet 1920 l'inscription à ce Registre est obligatoire pour tout commerçant. Pour le département de la Seine, plus d'un million d'inscriptions entre 1920 et 1954 : c'est la base du travail statistique de Claire Zalc. Ces étrangers au statut d'indépendants, artisans et/ou commerçants, représentent en France à peine plus de 13 % des actifs étrangers au début des années 1920, mais 28,5 % des actifs étrangers du département de la Seine.
 

• Dans ce monde de la boutique, l'auteur distingue les "pionniers", premiers arrivants d'un village ou d'une famille, prêts à se contenter faute de capital d'un métier ambulant, et les "établis", plus âgés, disposant d'un réseau de relations, et accueillant d'autres migrants de même origine familiale ou géographique, pas nécessairement pour les mêmes activités professionnelles, organisant le travail à domicile, et à la limite créateurs de communautés. Tous les Juifs (polonais, russes…) ne sont pas tailleurs, d'autres sont fourreurs et beaucoup tiennent une boucherie kasher (Cf. quartier de Belleville). Tous les Italiens ne sont pas maçons : beaucoup sont épiciers, de même que les Espagnols, etc. Il ne faut pas suivre Robert Brasillach ("Notre avant-guerre", Paris, 1941) quand il prétend que « tous les chauffeurs de taxi étaient des princes russes.» Il s'agit moins de "spécialisation nationale" que d'opportunités liées à un réseau, un quartier, une période, etc. Justement, selon les circonstances, le statut d'indépendant pourra être considéré comme une chance de promotion, par exemple après des années d'expérience en tant qu'employé ou ouvrier, ou comme un moindre mal, par exemple quand il permet d'échapper au chômage, quitte à apparaître comme un déclassement. L'auteur donne là encore plusieurs exemples de parcours personnels. Le déclassement et la misère concernent particulièrement les réfugiés allemands après 1933 — et l'auteur de citer « Walter Benjamin, Stefan Zweig, Bertolt Brecht, Klaus et Thomas Mann ou encore Alfred Döblin.»  Certains quartiers de Paris sont plus particulièrement marqués par la présence des commerçants et artisans étrangers : « Pletzl juif autour de la rue des Rosiers à Paris, Petites Italies de Nogent et de La Villette, Petite Espagne de La Plaine-Saint-Denus, Alfortville des Arméniens, Belleville métissée ou Belsunce, terre de transit marseillaise…»  Mais les lieux de travail et de logement sont souvent moins visibles : arrières-cours, impasses… tandis que les boutiques d'alimentation et les cafés sont disposés dans des endroits plus passants, facilitant les affaires et l'intégration.
 

• Arrive le moment où ces regroupements excitent la presse d'extrême-droite : « Le Marché du Temple est devenu un véritable fief pour les pires métèques »  titre L'Ami du Peuple en janvier 1929. Avec la crise économique, les commerçants français cherchent à se protéger des étrangers ("concurrence déloyale") et des innovations (Prisunic, Uniprix…) Les regroupements professionnels et la CGCM s'adressent au monde politique avec succès. Épiciers ou coiffeurs, tous dénoncent les concurrents étrangers. On veut d'abord limiter leur nombre, puis obtenir leur exclusion. Une loi d'août 1935 institue une "carte d'artisan étranger". Surtout, un décret-loi d'octobre 1935 impose un délai de 5 ans à l'étranger qui souhaite se mettre à son compte. Les chambres de commerce de Strasbourg et de Metz sont particulièrement offensives contre les réfugiés venus d'Allemagne. Les Juifs deviennent le cible d'une hostilité croissante après l'affaire Stavisky. La Libre Parole, en mars 1934, accuse les "youpins" de causer le chômage des français car « ils ont installé des ateliers où ils embauchent les leurs à des salaires misérables et dans des conditions d'hygiène épouvantables.» Alors que la loi de 1927 était très généreuse en terme d'obtention de la nationalité (durée de séjour réduite à un an avant d'en faire la demande), dès le contexte de crise la loi Armbruster de 1933 fait marche arrière. Ainsi, les naturalisations sur la base de la loi de 1927 sont mises en question bien avant que Vichy ne le fasse. Certains demandent que le nom du commerçant figure sur sa vitrine afin que le consommateur français ne soit pas berné par un pseudonyme anodin — ce sera l'objet d'un projet de loi en mars 1939. Quelques propositions de boycott avaient été émises contre les commerçants étrangers. Alors que depuis 1932 des quotas de main-d'œuvre ont été établis pour les salariés étrangers de certains secteurs, de nouvelles enquêtes visent à dénoncer la mainmise des étrangers sur les activités commerciales et artisanales. Les refouler n'est-il pas le plus simple et le plus efficace ? Il devient plus difficile de s'établir comme marchand ambulant depuis le décret-loi Laval du 30 octobre 1935 : à Paris le nombre d'autorisations délivrées aux étrangers par la préfecture de police chute de 1500 en 1934 à 80 en 1936. Une carte d'artisan puis de commerçant étranger devient obligatoire en 1935 et 1938 tout en laissant des zones de flou juridique que les préfectures peuvent interpréter à leur guise et le régime de Vichy devra encore modifier cette réglementation (par la loi du 8 octobre 1941). À cette époque, l'aryanisation va toucher 15 % des commerçants étrangers de la Seine.

 

• En matière de liberté, on voit aisément que la IIIe République qui s'est tant appuyée sur les classes moyennes n'est pas un bloc de granite et que la législation de Vichy n'est pas tombée à l'improviste sur une France désarçonnée. Acceptés en 1880 quand la République triomphait, la liberté du commerce et l'accueil des étrangers furent clairement rejetés dans la décennie précédant l'installation du maréchal Pétain à Vichy. La montée de la xénophobie est une caractéristique des temps de crise. La crise présente ne fait pas exception.

Claire ZALC : Melting Shops
Une histoire des commerçants étrangers en France. Perrin, 2010, 330 pages.

=> Sur le même sujet, l'ouvrage illustré "1931. Les étrangers au temps de l'Exposition coloniale"

 

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