Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Troisième roman de C. Tsiolkas, né à Melbourne de parents grecs immigrés, "La  Gifle" connaît déjà un succès mondial, à juste titre. La force de l'étude psychologique gifle le lecteur, le souffle de la phrase le submerge, le réalisme cru, celui de Zola et des grands romanciers américains, le plonge au plus profond des relations Tsiolkas.jpgamicales et familiales, où la violence le dispute à la tendresse.

Un samedi, en banlieue de Melbourne, Hector et Aïsha convient parents, amis, voisins et collègues de travail à un gigantesque barbecue. Les enfants jouent... Soudain Hugo, trois ans, fils de Rosie et Gary, menace d'une batte de baseball Rocco, fils d'Harry : celui-ci gifle l'enfant. Ce geste va avoir des répercussions sur tous : c'est le révélateur, au sens chimique, des liens de cette microsociété : « je n'ai fait que protéger mon fils. C'est le boulot d'un père » déclare Harry ; mais pour Rosie, « personne ne mérite d'être frappé, surtout pas un enfant.» Elle pousse son mari à porter plainte, chacun prend parti, pour  ou contre l'agresseur... Finalement le tribunal relaxe Harry: "affaire classée" pour la justice, non pour les acteurs de ce psychodrame.

Trois couples tiennent le devant de la scène : Hector et Aïsha affichent une belle réussite, tout comme Harry et Sandi ; ils craignent pour leur réputation et redoutent la perte de leur statut social. En revanche, Rosie et Gary, marginaux écolo-hippies, vivent chichement : l'affaire de la gifle leur donne une existence sociale. Rien de typiquement australien dans cette crise du lien : on peut l'imaginer dans n'importe quel pays occidental où les principes et les repères se fragilisent et se confondent. La plupart des acteurs sont métis et le racisme explose dans les propos d'Hector et Harry, « métèques » de parents grecs, de Koula qui déteste autant Aïsha, sa bru « indienne » qu'Harry les « pétasses australiennes » et les « putes noires »…Les adultes affrontent la crise de la quarantaine : Hector et Harry s'offrent une ultime liaison, Aïsha un dernier amant, Anouk vit en couple avec Rhys, de vingt ans son cadet. Même si Hector touche le fonds de la dépression, lui et sa femme parviendront à dépasser leur conflit conjugal que la gifle a mis à jour : il prend conscience qu'il ne peut se passer d'elle ; elle découvre que « l'amour repose sur la négociation de deux individus qui acceptent les réalités sales, banales et domestiques d'une vie partagée.»

La famille et l'éducation sont au cœur du roman. Tous déplorent le laxisme des parents d'Hugo : « personne n'a le droit de te toucher sans ton consentement » lui apprend sa mère... Naguère prostituée, épouse de Gary, alcoolique et borné, elle reporte tout sur son fils qu'elle persiste à allaiter encore... Tous déplorent, en fait, le relâchement éducatif général : c'est Anouk, personnage de loin le plus solide, qui polémique le plus à propos des adolescents d'aujourd'hui : « les parents, les profs, les médias leur bassinent qu'ils ont tous les droits ou presque, alors évidemment ils n'ont pas de limites... Ils fuiront leurs responsabilités toute leur vie.» Ce n'est toutefois pas le profil de Connie et son copain Richie : cools et sympathiques, ils savent s'y prendre avec Hugo dont ils ont souvent la garde...

• On est frappé par la profonde solitude et la fragilité psychologique de la plupart des personnages : plus ou moins malmenés et meurtris dans leur jeunesse —sauf Hector, un gosse de quarante ans toujours dépendant de ses parents—, tous apparaissent avides de sensations, de bonheur physique instantané. Tsiolkas n'est avare ni de scènes de lit détaillées, ni de saouleries, ni de marijuana, ecstasy et autres speeds...

• Un homme frappe un enfant qui n'est pas le sien : cette gifle qui, il y a cinquante ans, n'aurait scandalisé personne, révèle les non-dits, enflamme les consciences… Prêts à intégrer la faculté, les adolescents ont peur de grandir, les plus de quarante ans de vieillir, les grands-parents de mourir dans cette société où tout devient relatif, où principes et valeurs ont perdu leur force de vérité, ce qui n'empêche ni la tendresse ni l'espérance. Un grand roman qui se dévore mais ne laisse pas indemne…

 

Christos TSIOLKOS.  La Gifle.

Traduit de l'anglais par Jean-Luc Piningre. Belfond, 2011, 466 pages. Paru en Australie en 2008 sous le titre "The Slap".

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE, #AUSTRALIE