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Avec les "Diamants de sang" furent dénoncées des guerres africaines utilisant des enfants-soldats et le financement de rébellions par l'exportation illégale Boltanski-Minerais.jpegde diamants. De même, avec ces "Minerais de sang", Christophe Boltanski vient dénoncer les conditions de l'exploitation de la cassitérite du Congo. La cassitérite, c'est le minerai de l'étain dont le boom a succédé à celui du coltan. L'étain, jadis métal de l'âge du bronze (avec le cuivre), est aujourd'hui utilisé pour les soudures du matériel électronique : ordinateurs, smartphones, tablettes… l'étain est partout sur les cartes-mères. Divers pays extraient de la cassitérite sans qu'il y ait scandale. Dans l'Est du Congo soi-disant démocratique, en revanche, là où les conflits se succèdent depuis les années 90, l'extraction du minerai se fait dans des conditions épouvantables sur lesquelles le grand reporter de "Libération" est allé enquêter. Sur des concessions incertaines, à Bisie dans le Nord-Kivu, des creuseurs s'épuisent pour un gain dérisoire dans des conditions périlleuses. Le minerai est porté à dos d'homme jusqu'à un aéroport en pleine forêt, Walikale. Fonctionnaires d'un Etat inconsistant et militaires intermittents de la rébellion, rançonnent les creuseurs et les porteurs. De petits avions transportent les sacs de cassitérite jusqu'à Goma à la frontière du Rwanda. Après le génocide de 1994, le Rwanda, dirigé par Paul Kagamé, tire l'essentiel de ses revenus d'exportation de ce minerai. Mais le pays est, selon l'auteur, fortement impliqué dans la durée des troubles au Congo voisin, par exemple en armant Laurent Nkunda il y a quelques années. A Goma et à Kigali, des intermédiaires organisent le conditionnement de la cassitérite en fûts et le transit en camion vers le port tanzanien de Dar-es-Salaam ; de là, les conteneurs prennent la mer pour la Malaisie où l'on dispose d'usines métallurgiques pour raffiner l'étain. Le métal est ensuite conditionné en fil pour soudure destiné aux usines produisant des composants électroniques qui sont les fournisseurs des industriels mondialement connus. Au bout de l'histoire, les produits hors d'usage se retrouvent au Ghana sur des chantiers de récupération où peinent des gamins victimes de produits toxiques. Le prix du minerai ? « 3 dollars le kilo à la mine, 6 dollars à Goma, 10 à Kigali. Une fois purifié, le voilà, seize mois plus tard, à 28,5 dollars.» C'était le cours lors de la visite du journaliste au London Metal Exchange en mai 2011.

Lors de cette enquête minutieuse pour reconstituer la filière, Christophe Boltanski a pris des risques et n'a pas ménagé sa peine. Au-delà de la description "économique", ce récit nous fait rencontrer des personnages disséminés sur trois continents : travailleurs congolais devenus "esclaves du monde moderne" (c'est le sous-titre du livre), intermédiaires pittoresques, aventuriers civils et militaires, hommes d'affaires reconnus, professionnels de la communication et militants d'ONG. Car l'auteur entend bien participer à la dénonciation d'une activité qui, aux premiers pas de la filière, alimente une nouvelle guerre de Trente ans au détriment des populations du Congo. Les industriels responsables doivent se soucier des origines de leurs produits sous peine de risquer des campagnes désastreuses.

L'auteur maîtrise un art du récit —avec suspense et anecdotes— qui rend la lecture captivante. Il faut recommander ce livre enrichi des photographies que Patrick Robert consacre à ces anonymes du Kivu producteurs d'une partie substantielle de l'étain mondial.

Christophe Boltanski - Minerais de sang. Grasset, 2012, 344 pages.

 

 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #AFRIQUE, #HISTOIRE XXe