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"Grand Homme" c'est le récit chronologique d'une enquête étalée sur trois ans — de 2004 à 2007 — dans le Nord-Est de l'Australie ; mais c'est surtout un reportage éclairant sur la condition des Aborigènes aujourd'hui.

À la demande d'un avocat, Chloe Hopper, journaliste de Melbourne, accepte d'écrire sur Chloe-Hooper.jpgl'affaire : n'ayant jamais entendu parler des Aborigènes à l'école, elle espère ainsi « en savoir plus sur son pays.» Elle en saura finalement « plus que ce qu'elle aurait voulu savoir » : elle découvre le traitement indigne et raciste que l'Australie blanche inflige aux populations noires repoussées au Nord. Le 19 Novembre 2004 le brigadier-chef Chris Hurley arrête l'aborigène Cameron Doomadgee pour outrage à agent ; celui frappe alors le policier. Quarante minutes plus tard on retrouve Cameron mort en cellule. L'autopsie révélera une atteinte mortelle des organes vitaux due à de violents coups de genou dans la poitrine. On suspecte Hurley ; des inspecteurs de ses amis mènent l'instruction sans respecter les procédures. La Commission des Crimes et Fautes Disciplinaires leur retire alors l'affaire ; s'ouvre une seconde instruction sur demande d'expertise indépendante du Ministre de la Justice : le procureur du Queensland inculpe Hurley pour homicide involontaire... Pourtant il sera acquitté à la fin de son procès et réintégrera ses fonctions...

Cette affaire met au jour la toute puissance de la police australienne et ses liens étroits avec l'institution judiciaire : leurs acteurs pratiquent mensonges, dénis et omissions. Chloe Hooper découvre qu'en 1987 déjà, un journaliste avait dénoncé l'incompétence des policiers du Queensland et leur violence lors des gardes à vue. Tacitement ils ne s'appliquent pas la loi entre eux : « les officiers de police ferment volontiers les yeux sur les écarts de conduite de leurs collègues »... « impossible de gagner contre la police même si on est blanc.» L'Australie du Sud refuse d'entendre l'Australie du Nord où la police se pose en victime de la violence aborigène.

Chris Hurley constitue un cas d'exemple. Ce "grand homme" de deux mètres et cent-quinze kilos, fils de policier, s'est très tôt porté volontaire pour exercer dans les zones difficiles, celles des communautés aborigènes, du golfe de Carpentarie au Cap York. Très investi dans la protection des enfants, il est le "gentil géant", le bon samaritain des populations indigènes. Mais Hooper découvre que ce missionnaire laïc ambitieux rêve de faire carrière, se comporte en brute, maintient l'ordre par des méthodes douteuses et pratique volontiers une justice expéditive proche de celle de son ami, l'activiste aborigène Murrando Yanner. Hurley "a la guerre en lui", il est une incarnation de "Grand Homme", figure mythique du mal dans les cultures aborigènes, mélange de Yéti et de Croquemitaine qui peut prendre divers aspects pour nuire aux hommes.

Chloe Hooper entreprend alors sa propre recherche, se lie d'amitié avec les sœurs de Cameron et part enquêter au bord du golfe, pour mieux connaître les populations indigènes. Pour ces animistes, le Serpent Arc en ciel, le plus puissant des Esprits, les a créés avec leur terre : tout aborigène exilé, coupé de son territoire natal est en état de mort psychique. Or ce fut le cas pour les nombreux noirs déportés sur Palm Island à la fin du 19° siècle. Le père fondateur de l'état fédéral australien, A. Deakin, entendait réduire la multiracialité : « l'unité de la race est la condition essentielle de l'unité de l'Australie.» Après le Temps de la Fureur, de la violente répression coloniale, vint le Temps de Missionnaires qui tentèrent vainement d'éradiquer animisme et sorcellerie et éduquèrent avec violence en internats sur Palm Island des enfants volés à leurs familles de 1918 à 1960 : privés d'affection, ils sont devenus des parents incapables d'aimer. Habitués dès l'enfance à se battre, les aborigènes développent une agressivité  naturelle d'autodéfense.

Dans tout le Queensland, l'alcoolisme et la violence détruisent les familles : avec 92% de chômeurs, l'espérance de vie y est plus faible que partout ailleurs en Australie et les suicides de jeunes deux à trois fois plus fréquents : le propre fils de Cameron s'est pendu, à seize ans, avant la fin du procès : désespoir et révolte... Tout entretient la haine dans le cœur de Aborigènes, mais tout est aussi paradoxal dans cette affaire, comme le note Hooper en lisant l'anthropologue Stanner: « pour les aborigènes, la vie est une chose joyeuse pleine d'asticots en son centre » ; sous toutes ses formes, la pourriture fait partie de leur existence ; mais toujours resurgit un éclair de joie : c'est bien "mort et vie" et non l'inverse pour ces noirs d'Australie.

Pouvoir, misère et violence interagissent dans ce "polar moral" selon Philip Roth. Ce récit met en évidence le choc symbolique de deux systèmes de lois en Australie, en 2007 encore, selon que l'on naît blanc ou noir. Les récentes excuses du Premier Ministre aux populations aborigènes pour les souffrances dues à leur déportation ne réduisent pas les fortes tensions raciales dans le Queensland ; malgré l'interdiction de la bière "forte", l'alcoolisme y demeure le premier facteur de la faillite sociale. La mort de Cameron a toutefois amené une amélioration des conditions de détention...

Chloe HOOPER
Grand Homme
Mort et vie à Palm Island

Traduit de l'anglais par Antoine Cazé
Christian Bourgois éd., 2009, 391 pages.
 
Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE, #AUSTRALIE