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Adhérant aux objectifs du « Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire » (CVUH), l'auteure, spécialiste reconnue de l'histoire de l’Afrique sub-saharienne, reprend le dossier de l'impact de la colonisation sur notre passé et notre présent. Elle démontre que l'identité nationale n'est plus « homogène et unique » comme sous les III° et IV° Républiques et doit prendre en compte désormais « la notion de cosmopolitisme » inséparable de la situation post-coloniale dans laquelle nous vivons.

 

Un bilan de l'historiographie française de la colonisation met l'accent sur quelques livres-phares citant des thèses d’état consacrées à l’histoire coloniale et de nombreux travaux sur la traite négrière atlantique : ceux de Jean Meyer (1969), Gabriel Debien (1974), Jean Mettas (1978-1984), Serge Daget (1988…) Elle souligne l’intérêt des publications de la revue nantaise « Les Anneaux de la mémoire » suite à l’exposition de 1998 sur l’activité négrière.

 

Mais, si l’on regarde les questions coloniales proprement dites, il apparaît que dans les années 1980-1990 il y eut « une phase de déni de l'histoire de France dans ce qu'elle pouvait avoir de gênant ». C’est-à-dire l’esclavage réaffirmé par Napoléon Bonaparte et la colonisation accentuée sous la Troisième République (avec Jules Ferry). Aussi comprend-on mieux que le « postcolonial à la française » ait heurté une bonne partie des défenseurs de la mémoire nationale, d'où des débats vifs mais souvent faussés. L'auteure rappelle par le détail les débats autour des « lois mémorielles » (cf. la loi Taubira du 21 mai 2001 qualifiant la traite et l’esclavage de « crimes contre l’humanité ») et analyse les réactions passionnées et opposées des historiens selon les chapelles auxquelles ils appartiennent. Ces querelles furent à l’origine du lancement de pétitions et de groupes de pression antagonistes comme « Liberté pour l’histoire » et le « CVUH » précité.

 

Elle s’intéresse particulièrement à l’exemple du débat lancé par Claude Ribbe contre Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur du livre « les Traites négrières » et qui avait malencontreusement confondu « génocide » et « crime contre l’humanité » dans une interview donnée au Journal du dimanche. Rappelons que cet essai était essentiellement une compilation des travaux existant sur les traites, d’où la domination des travaux d’auteurs anglophones, et que les reproches qui lui ont été adressés sur certains points ne font que traduire les déséquilibres bibliographiques (par exemple, les travaux sur la traite atlantique étant bien mieux chiffrés et étayés que ceux dont on dispose sur la traite intérieure à l’Afrique et vers le monde musulman).

 

Catherine Coquery-Vidrovitch appelle à ne pas mélanger inutilement histoire et mémoire, histoire et politique ; elle invite à utiliser avec précaution des termes comme « repentance » et « communautarisme » qui ne relèvent pas de l’outillage conceptuel de l’historien.  Pour respecter ce louable objectif de rigueur, il est indispensable de développer encore et encore le travail de recherche historique, et de s'ouvrir sans préjugé aux travaux des historiens du Sud, souvent introducteurs des « postcolonial studies » et autres « subaltern studies » dans un Hexagone rétif aux concepts provenant des Etats-Unis où plusieurs de ces historiens travaillent, sans doute parce que le monde universitaire français a été peu accueillant à leur égard. On remarque d’ailleurs que l’auteure, dans ce texte très informé et très militant, règle habilement ses comptes avec un certain nombre de personnalités du monde universitaire français (Daniel Lefeuvre, Jean-Pierre Rioux, Max Gallo, René Rémond…) et s’emploie à attaquer le directeur du musée du quai Branly, Stéphane Martin accusé de venir de l’ENA et de la Cour des comptes, et de commettre un contresens en utilisant le concept d’ « arts premiers ». L’auteur aurait-elle préféré « Musée des Colonies » ? Nous ne le saurons pas.

 

Au total un livre excitant et instructif, et si vous n’êtes pas très familier du petit monde des historiens, vous découvrirez que la polémique peut y être sanglante même si le duel est interdit depuis des lustres.

 

Catherine COQUERY-VIDROVITCH

Enjeux politiques de l'Histoire coloniale

Agone, Marseille, 2009, 190 pages.

 

 

 

Tag(s) : #TRAITE, #ESCLAVAGE & COLONISATION