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Un roman sur les malheurs de l'Argentine. Ce pays a traversé une épouvantable crise économique et sociale en 2000-2002 quand « cent mille cartoneros descendaient chaque jour des banlieues pour ramasser et revendre les ordures recyclables » de Buenos Aires. Son redressement sous les présidents Kirchner est manifeste, illustré par la renaissance de certains quartiers proches du port. Caryl-Ferey-M.jpgCeci ne peut pas et ne doit pas effacer la mémoire de la dictature qui avait sévi une génération plus tôt. En mettant un terme au chaos de l'ultime ère péroniste en 1976, les généraux Videla, Galtieri et compagnie, avaient fait entrer l'Argentine dans une barbarie sanguinaire qui dura jusqu'au fiasco des Malouines. Après 1983, et le retour des civils au pouvoir, le pays va mesurer l'étendue du désastre, essayer de soigner ses plaies et châtier les coupables. Les mères et grands-mères des disparus manifestent et réclament justice. Tous les responsables des crimes de la dictature ne furent pas éliminés d'un coup de baguette magique. Des militaires principalement, mais aussi un homme d'affaire corrompu et des ecclésiastiques rétrogrades tentent de résister au châtiment  qu'ils méritent et confient à des tortionnaires une nouvelle "sale besogne" : telle est la toile de fond de ce roman très noir de Caryl Férey qui s'ouvre sur un "vol de la mort" dont la victime sera identifiée plus loin.

Deux personnages principaux. Rubén Calderón, dont le père et la sœur ont péri sous la torture, est devenu le « bras armé » des Grands-Mères de la Place de Mai où elles se réunissent toujours vingt après la chute de la dictature. Elles s'occupent des personnes disparues, mortes sous la torture dans une école militaire, enterrées on ne sait où, voire victimes des "vols de la mort". Elles cherchent aussi à démasquer les couples qui ont adopté —près de trente ans auparavant— des enfants nés des victimes de la répression. Le passé de Maria Victoria et de Miguel alias "Paula" est au cœur de ce récit : comment avaient-ils été adoptés ? Qu'étaient devenus leurs parents ? Tandis que Jana, la Mapuche à la poitrine plate, mène une enquête pour retrouver son amie disparue ; Rubén est à la recherche de la photographe Maria Campallo, fille d'une riche famille porteña. Ils doivent unir leurs efforts. Jana abandonne ses activités de sculptrice et renoue avec les traditions des mapuches victimes de la colonisation de leurs terres : « les Mapuche s'étaient toujours battus, jusqu'au bout. Jana Wenchwn était une wekfache, une guerrière...» 

Caryl Férey nous conduit d'un bout à l'autre de Buenos Aires : zone portuaire, quartiers industriels, échangeurs autoroutiers, café Tortoni, quartiers huppés, quartiers chauds, bidonvilles. On piste les méchants jusqu'en province, dans le Chubut où vivaient les Mapuche. De faux piqueteros, et de vrais tortionnaires, tels le Toro et le Picador sont prêts à vous déchiqueter, sous les ordres d'Hector Parise avec qui ils formaient « une patota, une bande de copains chahuteurs... Ensemble, ils avaient enlevé des Rouges dans les rues ou à leur domicile, fait sauter la tête d'un tas de Juifs, d'intellos, d'ouvriers syndiqués, de moricauds, parfois en pleine rue, ils avaient arraché des aveux à la pince, à la picana, ils avaient bu du champagne dans les coupes des gens qui se tortillaient au milieu des débris de leurs maisons…» Comme on s'en doute, « la fin de la dictature avait marqué un tournant dans leur carrière » !

Voilà les têtes brûlées que vous allez fréquenter en lisant ce roman survolté, terrible et plein d'horreurs sur lesquelles se fonde une relation très forte entre Rubén et Jana. Le style du romancier doit aussi être pris en compte dans l'impressionnante réussite du livre ; il est souvent plein de trouvailles dans ses descriptions : « les grues du port de commerce surveillaient les containers…» ou « des zones marchandes à l'ennui clinquant infligées depuis le sacre de Wal-Mart » et d'où sourd « du désespoir en code-barres.» Lecture marquante et frisson assuré.

Caryl FEREY  -  Mapuche .  Gallimard, Série noire, 2012, 449 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ARGENTINE