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Le narrateur, un exilé venu d'un pays au nom "imprononçable", c'est-à-dire d'Uruguay,  termine son voyage en train vers Stockholm. Le livre s'ouvre sur le retour en Suède. Car il y a déjà Liscano-Ithaque.jpgséjourné, attiré par Ingrid qu'il avait rencontrée au Brésil, une solide mère de deux petites filles, à qui il en ajoutera une troisième. Mais un Latino peut-il supporter durablement un pays scandinave ?

Il n'est pas un homme qui s'intègre facilement dans un pays qu'il trouve doublement froid : climat comme société. Pourtant ayant réussi à obtenir un emploi à l'hôpital psychiatrique, il est sur la voie de la réussite et détenteur d'un permis de travail. C'est donc lui qui rompt avec la Suède, avec Ingrid, avec les filles. Il s'est mis dans la tête qu'un environnement de langue espagnole lui conviendrait mieux. Ainsi échoue-t-il à Barcelone, découvre qu'on y parle aussi catalan, et qu'il y est tout autant sans-papier qu'en débarquant à Stockholm, pire : il n'y connaît en fait personne. Le narrateur devenu SDF est à la limite de la survie. Plusieurs rencontres ne parviennent pas à le tirer de sa condition. Il tombe de plus en plus bas. Aspiré par le fond. Pourtant, pour avoir lu le début du roman, on sait qu'il retournera en Suède, auprès d'Ingrid et des filles.

Plus que le récit en boucle, ce qui touche le lecteur est un mélange de drame et d'ironie. Les scènes relatives au travail à l'hôpital psychiatrique, avec ses malades âgés, sont très fortes. Marquantes aussi sont les pages sur la condition des immigrés en Suède, surtout si on les considère en acceptant l'œil cynique du narrateur.


« Dans ce quartier de Rinkeby, parmi les immigrants en provenance du Sac, comme disait Lumumba, un Noir que je connus plus tard, quand je travaillai à l'hôpital, se déroulait une silencieuse guerre mondiale de tous contre tous, excepté les rares Suédois qui y habitaient, qui ne participaient pas à la bagarre parce qu'ils se savaient en territoire étranger. Ils restaient neutres, ne livraient bataille à personne, fidèles à la tradition. Les Finlandais se croyaient presque Suédois et méprisaient le Reste comme disait Lumumba, le Reste comprenant presque tout le monde. (…) Mais personne ne se sentait supérieur aux maîtres de maison avec autant d'enthousiasme que les Latino-Américains.»


La seconde moitié du roman, qui se déroule à Barcelone, est moins intéressante ; on pourrait même dire plus convenue : toxicos et clochards des arcades de la Plaça Reial, petits boulots, putes au grand cœur, requins camouflés en commerçants. La déchéance du narrateur ne semble pas connaître de limite. C'est pathétique.


Le roman traite aussi les thèmes, complémentaires, de la filiation et de la paternité. Le narrateur ne veut pas qu'Ingrid aille au terme de sa grossesse. Il ne se voit pas devenir père. 

 

« La seule chose qui l'intéressait, c'était d'avoir son enfant, et que je fasse fonction de père. Mais elle me laissait entendre que le cas échéant elle pouvait aussi s'en passer. Même si elle ne le disait pas, c'était sa technique, comme elles font toutes. La fatigue d'autrui, la mienne et la nature étaient de son côté. Elles sont toutes pareil, les femmes, elles se copient entre elles.»

 

Il faut dire qu'il refuse le père qu'il a. Ayant dû quitter l'Uruguay en raison semble-t-il d'une accusation de trafic de drogue — et non pour les raisons qui ont amené Liscano en Suède — le narrateur entretient des relations médiocres avec ses parents parce qu'ils sont communistes et qu'ils l'ont appelé Vladimir. Son père surtout le hérisse, entêté à ne pas vouloir reconnaître le système soviétique tel qu'il était, ni sa faillite.

Péripétie après péripétie, Ulysse finit par revenir à Ithaque, dans sa patrie. L'odyssée du narrateur uruguayen semble devoir se terminer dans une patrie d'adoption, même s'il en parle difficilement la langue. Carlos Liscano connaît bien ce thème de l'exil : d'ailleurs après ses années de prison, — il fut condamné en tant que membre des "tupamaros" — c'est en Suède qu'il s'exila, une décennie durant.

Carlos LISCANO
La route d'Ithaque

Traduit par Jean-Marie Saint-Lu
Belfond. 10/18, 2006, 317 pages.

 

[Du même auteur : Souvenirs de la guerre récente].

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #URUGUAY