Mercredi 21 octobre 2009
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Ce roman, publié en 1990, est ouvertement historique. Presque une épopée : on suit
un héros, Balthasar Bustos, plongé dans la grande histoire du continent. L'affaire commence pourtant par un acte criminel.
« La nuit du 24 mai 1810, mon ami Baltasar Bustos entra en cachette dans la chambre de la marquise de Cabra,
l'épouse du président du Tribunal de la Vice-Royauté du Rio de la Plata, enleva l'enfant nouveau-né de la présidente et mit à sa place dans le berceau un petit Noir, fils d'une prostituée du port
de Buenos Aires condamnée au fouet.»
Comme ses amis Xavier Dorrego et Manuel Varela — deux bourgeois porteños — Balthasar
Bustos, fils d'estanciero, est
soucieux de voir l'Argentine se libérer de l'Espagne à la faveur des guerres napoléoniennes qui ébranlent la monarchie des Bourbons. Le roman emprunte la forme d'un récit chronologique,
celui de Varela, imprimeur des œuvres des Lumières européennes. La marquise de Cabra, alias Ofelia Salamanca, est la jeune et jolie épouse du vieux mari, défenseur de la cause
espagnole. En préparant son forfait, Balthasar a été ébloui par la Créole chilienne, la découvrant nue devant son miroir, montrant des « fesses irréprochables au galbe parfait.» Ce qui
l'est moins aux yeux de Balthasar c'est que la belle passe pour être l'égérie des intérêts espagnols : d'où l'enlèvement de son bébé.
Nous allons suivre à partir de 1810 différents épisodes de cette campagne d'Amérique qui voit d'abord l'armée
argentine de San Martin — avec Bustos — franchir les Andes et s'emparer du Chili et commencer à faire basculer les colonies hors du joug espagnol. Il sera même un petit peu question de Simon
Bolivar… Mais l'essentiel est dans la quête d'Ofelia par Balthasar. Il passe par la magie des hautes terres où subsistent les descendants des Incas et le mythe de l'Eldorado. Il se retrouve à
Lima, croise la Périchole et une jeune comédienne qu'on retrouvera un jour à Buenos Aires. Il brille à Santiago. De plus en plus loin de sa pampa natale, il s'aventure à Maracaïbo « dans le
grand salon de style Premier Empire, avec ses tabourets ottomans et ses sphynx de plâtre, ses lumières immobiles et ses horaires figés, du plus célèbre bordel du port le plus célèbre pour la
piraterie, la spoliation, la traite des esclaves, le siège patriotique contre un empire, celui de l'Espagne, qui s'était installé là pour l'éternité.»
On le suit enfin jusqu'à Veracruz auprès d'un curé séditieux et révolutionnaire, Anselmo Quintana, qui a imaginé le
sort qui l'attend : « Je serai décapité, petit frère. On placera ma tête dans une cage de fer sur la grand-place de Veracruz. Je serai un exemple pour tous ceux qui seront tentés par la
rébellion...» Balthasar Bustos n'aura pas ce triste sort. Il pourra même revenir élever des
chevaux dans la pampa si l'envie lui en vient. Et mieux encore…
• Sans être un véritable tableau de la société coloniale au début du XIXe siècle, le roman de Carlos Fuentes montre
un univers multiculturel et métissé. Les Indiens ont changé de maîtres mais les Noirs ne sont pas encore libérés. Les patriotes lisent Voltaire, Rousseau et Diderot. Les perruques tombent des
têtes et les chevelures deviennent romantiques. Des chansons populaires racontent Balthasar à la poursuite de cette fameuse Ofelia qu'il n'a pas encore vue de face et qui semble la femme idéale,
sinon une dangereuse Amazone.
• Contrairement à bien d'autres fictions de Fuentes, il n'y a pas ici de très redoutables passages d'une écriture
sacrifiant à un formalisme forcé qui a rebuté bien des lecteurs. La complexité du récit est déjà suffisante avec — et seulement dans le dernier chapitre — des retournements de situation qui
éclairent de façon inattendue les événements inclus dans l'incipit et les liens entre les personnages. Les noms de certains d'entre eux sont autant de clins d'œil – ou mieux des hommages – à des
artistes du XXe siècle : un officier espagnol porte le nom de Carlos Saura, un jésuite défroqué, ancien précepteur de Balthasar, se nomme Julian Rios… Ce roman est, avec "Le Vieux Gringo",
l'une des introductions les plus faciles et plaisantes à l'œuvre du grand romancier mexicain.
Carlos FUENTES
La campagne d'Amérique
Traduit par Claude et Eve-Marie Fell
Gallimard, 1994, 315 pages.
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