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  Dans cet essai riche de statistiques, le sociologue C. Peugny rejoint la thématique de François Dubet dans "Les places et les chances". Il démontre qu'en France, depuis un quart de siècle, le mouvement positif des Trente Glorieuses Peugny.jpgs'est arrêté : l'intensité de la reproduction sociale n'a pas diminué. Même si le sort des enfants des classes populaires s'est un peu amélioré, on ne peut que constater l'échec de la massification scolaire qui aurait dû permettre plus de mobilité sociale. L'École de la République reste élitiste : quelques poignées d'élèves de milieux défavorisés réussissent dans les grandes écoles, mais la majorité des perdants est vouée à la relégation sociale et tenue pour responsable de son échec. Or l'école française n'est nullement méritocratique, en dépit du fallacieux discours sur l'égalité des chances.

  Selon l'auteur, les "classes sociales", concept jugé aujourd'hui obsolète, marxiste, auquel on substitue la "moyennisation sociale", existent toujours, tout comme la transmission générationnelle : « naître dans une famille aux faibles ressources culturelles devient de plus en plus pénalisant ». Malgré la prolongation de la scolarité obligatoire et l'élévation constante du niveau d'éducation, cette démocratisation n'a pas réduit l'écart entre les enfants des milieux aisés et ceux des classes populaires : à diplôme équivalent ces derniers se voient pénalisés par leur origine sociale. De plus, l'école reproduit les inégalités et pratique en fait, entre filières nobles et dévalorisées, une démocratisation ségrégative. Par exemple, « alors que le taux de scolarisation des 15-19 ans a progressé de plus de 10 points dans l'OCDE », il est passé en France de 89% à 84%. En 2011, « les enfants d'ouvriers représentent 28% des collégiens, mais seulement 19% des lycéens généraux et technologiques". Et ces enfants des classes populaires constituent la majorité des 150 000 élèves qui sortent chaque année de l'école sans aucun diplôme.

  C. Peugny propose de revaloriser l'école maternelle et primaire française avec des enseignants mieux formés, des classes moins nombreuses, des pratiques pédagogiques innovantes et des évaluations plus tardives. Rien là de bien nouveau! En revanche, l'école n'ayant pas le monopole de la formation individuelle, le sociologue n'a pas tort de plaider pour un dispositif d'accès pour tous à la formation tout au long de la vie : en effet 60% des cadres et 58% des professions intermédiaires ont accès à la formation continue alors qu'elle n'est possible qu'à 38% des ouvriers et 29% des employés!

Cet essai a le mérite de rappeler –en exergue– que les propos de Léon Blum en 1919 n'ont hélas pas pris une ride : « Où trouvons-nous l'assurance que le fils du possédant [soit plus apte à diriger] que le fils du prolétaire? … C'est qu'un premier privilège, une première distinction arbitraire les a séparés, dès que leur conscience s'éveillait à la vie ». De même les thèses de Bourdieu demeurent d'actualité.

  Camille Beugny. Le destin au berceau. La République des Lettres / Seuil, 2013, 111 pages.

 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #ESSAIS, #EDUCATION