Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

Voici un livre tout entier consacré au passé. « Le temps […] s'était définitivement arrêté sur le clocher de l'église, l'horloge ne marchait plus depuis que les aiguilles étaient tombées…» tandis que l'horloge géante du château du comte Spork montrait ses aiguillesHrabal-Millions.jpg immobiles comme une sorte de « memento mori ». Le château du XVIIIe siècle, aux plafonds décorés de fresques baroques, était devenu sous le régime communiste une maison de retraite abritant quatre-cents pensionnaires abreuvés des "millions d'Arlequin" que diffusait dedans comme dehors une armée de hauts-parleurs. La narratrice décrit longuement les couloirs, les chambres et le parc orné de statues. Ses souvenirs sont complétés par « trois témoins des temps anciens », vieux messieurs érudits, incollables sur les habitants de la ville, les boutiques, les fêtes passées. Aujourd'hui « plus rien ne reste des cinq troupes de théâtre amateur qui se produisaient dans notre petit ville où le temps s'est arrêté maintenant pour de bon…» La narratrice regrette aussi « les boutiques [...] qui portaient naguère les nom et prénom du propriétaire et qui se signalent à présent par les enseignes anonymes des entreprises nationalisées...» Son mari Franci a été licencié de la brasserie dont il était le gérant. Le couple a déménagé pour une maison qu'il s'était fait construire. Comme elle s'avéra inconfortable, les voilà installés au château du comte Spork. Tandis que Franci écoute à la radio les nouvelles d'un monde qui n'est toujours pas en paix, elle se remémore inlassablement le temps passé, consciente des changements sociaux apportés par le nouveau régime :

«... Le temps n'est plus aux jeux de hasard dans les tavernes, dont aucune ne possède d'ailleurs de personnel exclusivement féminin, envolé le temps des cochonnailles fraîchement fumées que les commis charcutiers livraient à quatre heures de l'après-midi dans les cafés, où les joueurs de belote lâchaient aussitôt leurs cartes pour se payer une paire de saucisses avec un petit pain, parti le temps où l'on chantait à la malterie et à la tonnellerie pendant le travail, aucun orgue mécanique n'égrène plus ses mélodies désuètes car toutes ces survivances du passé, à contre-courant des aiguilles sur le cadran de l'horloge, se sont endormies, comme étouffées par une bouchée restée au travers de la gorge, telle la pomme empoisonnée de la Belle au Bois Dormant, mais nul prince charmant ne pointe à l'horizon, et aucun ne viendra plus puisque l'ancienne société, celle dont je faisais partie avec Franci et Pépi, est déjà si vieille que, depuis belle lurette, elle a perdu son courage et sa fécondité d'origine et s'est muée en une pieuvre insatiable, aussi n'est-il pas étonnant qu'une ère nouvelle ait pris la relève, avec ses grandes affiches et ses meetings de masse où l'on brandissait et brandit encore un poing vengeur contre tout ce qui est passé. »

Vers la fin du livre, on s'aperçoit que la narratrice n'est autre que la mère de l'écrivain quand elle voit venir son fils Théo habillé en costume marin pour saluer la dépouille mortelle de l'oncle Pépi. La version tchèque de Théophile c'est Bohumil.

Ce texte de Hrabal est d'une écriture plus travaillée que d'autres, peut-être parce qu'il aurait été remanié à différentes reprises, selon les éditions officielles ou en samizdat. On peut aussi penser que c'est en mémoire de sa mère que le style est soigné - et remercier la traductrice. Mais ça n'en fait pas pour autant une lecture bien passionnante.

Bohumil Hrabal : Les millions d'Arlequin. -Traduit par Milena Braud. Pavillons, Laffont, 1995, 241 pages. / Points, Seuil, 1997.

 

 

Tag(s) : #EUROPE CENTRALE ET BALKANIQUE