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Havrais de naissance, Benoît Duteurtre a vécu tout petit ses vacances à Étretat, dont il a déjà décrit les mœurs locales dans son premier roman. Il partage avec Maupassant, autre romancier normand cité en exergue, le ton sarcastique et la pointe humoristique dans son évocation des milieux sociaux.
 

Il s'y livre ici avec d'autant plus de brio que vient s'ajouter aux vacanciers et autochtones toute Duteurtre.pngune galerie de portraits de famille. "Les pieds dans l'eau" constitue une étude socio-historique de la moyenne bourgeoisie des années 1950 et durant un demi-siècle. Non natif d'Étretat, l'auteur-narrateur porte un regard extérieur sur les populations de la station ; mais sa présence chaque été en fait un protagoniste de ce petit monde : il en note les transformations mais aussi sa propre évolution jusqu'à la quarantaine.
Dans les années 1980, selon un rituel social invariable, les tribus familiales se recomposaient en Août : enfants et petits enfants investissaient les extravagantes villas Belle Époque des grands-parents fortunés. On renouait les relations de plage, oubliées sitôt la fin des vacances ; on prenait les deux bains quotidiens malgré les désagréments de cette plage de galets genre "planche à fakir" où entrer dans l'eau à dix-huit degrés reste un acte courageux. Mais, depuis une dizaine d'années, les promenades en canots – les "périssoires" – ont disparu, tout comme les cabines ; les paysans cauchois viennent regarder la mer au milieu des beurettes ; parkings et hypermarché défigurent Étretat qui perd son charme désuet, laissant l'auteur nostalgique.


Adolescent, cet arrière-petit-fils de René Coty s'est épris de cette station où il se réfugie chaque mois d'Août... Le sénateur du Havre et son épouse y avaient acquis une villa en 1948. Leurs deux filles y venaient aux vacances : se retrouvaient alors les neuf cousines, dont la mère du narrateur... La plupart vécurent difficilement l'accès de leur grand-père à la Présidence en 1953 : elles n'avaient ni l'éducation ni les moyens de jouer les princesses. Frustrée d'une vie simple et populaire, engagée dans le socialisme chrétien, la mère de l'auteur ne cessait de rappeler à ses cinq enfants, presque comme un péché, leur condition de "gosses de riches trop chanceux" et l'obligation de se soucier d'autrui sans s'accorder de plaisir personnel. Tiraillé entre ce rejet maternel des privilèges et les façons bourgeoises de ses tantes, B. Duteurtre, devenu parisien, a finalement voué sa plume à ce vieux monde étretatais car "tout ce qui disparaît (le) désole". Par idéalisation de l'univers de ses grands-parents, il entretient sa nostalgie de la bourgeoisie comme une "civilisation disparue" : car on lui doit les plus grands artistes et penseurs qui ont eux-mêmes, d'ailleurs, Marx et Freud par exemple, dénoncé le mensonge bourgeois, l'hypocrisie, l'étroitesse d'esprit despotique, mais en ont gardé le style de vie. La bourgeoisie, c'est un art de vivre, un théâtre de l'apparence, de la maîtrise de soi, à l'inverse de notre époque entichée de franchise et de sincérité génératrices de conflits. Sous la plume mélancolique et drôle de B.Duteurtre, on respire le parfum suranné de la bourgeoisie, aussi à l'aise "à la surface des choses" que l'est l'auteur quand la mer, parfois d'huile, lui offre le plaisir de faire la planche.

Benoît DUTEURTRE
Les pieds dans l'eau
Folio, 2010, 251 pages [Gallimard, 2008].

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE