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Comme dans d’autres livres de Lobo Antunes, mais plus encore ici, le thème de la déglingue, du désastre, de la décomposition est omniprésent dans “le retour des caravelles”. Ce thème est conjugué au plan des individus, des constructions, et de toute l’histoire du pays.

Dans les années 1400, les caravelles partaient des rives du Tage pour explorer les côtes Lobo-Retour-Caravelles.jpgafricaines selon le vœu du prince Henri dit le Navigateur. Elles étaient commandées par des marins devenus célèbres et donc statufiés, leurs aventures étaient chantées par des poètes rejoints par la célébrité et donc statufiés eux aussi. De ce lointain passé, le Portugal du XXe siècle a hérité un empire colonial à bout de souffle, qui s’est complètement décomposé. Les deux pichenettes de la Décolonisation et de la Révolution ont fait revenir à Lisbonne les héros fatigués et tels des spectres. Ils vont y connaître des épilogues pitoyables et dérisoires, détaillés dans l’écriture d’un baroque qui aurait perdu ses ors, avec une pointe de surréalisme noir.

 

« Il était une fois un homme prénommé Luis qui était borgne de l’œil gauche, et qui resta au moins trois ou quatre semaines sur le quai d’Alcantara assis sur le cercueil de son père en attendant que le reste de ses bagages débarquât par le bateau suivant… »

C’est Camoëns, le poète épique des “Lusiades”, qui cherche à écrire la suite de l’histoire. Mais Lobo Antunes prend sa plume et se fait ainsi le poète du naufrage des caravelles revenues au pays : Vasco de Gama, Cabral, etc… Les héros qui sont rentrés ne retrouvent pas facilement une place dans leur patrie. Ainsi le capitaine Sepulveda voit-il son appartement squatté par des gitans qui le dépouillent aussi de ses valises. Tel autre «  traînait de taverne en taverne, un astrolabe à la main, à la recherche de l’azimut de la gnole… » Mais les hommes ne sont pas revenus seuls. Les mulâtresses rapatriées de Mozambique ou d’Angola voient leur destin passer par les bordels du port. Un jour, les anciens héros de la marine subitement transformés en grabataires se donnent rendez-vous sur la plage d’Ericeira en l’attente de la réapparition du roi Sébastien mort en croisade au Maroc et qui va sortir de l’onde…!

La ruine et l’usure du temps progressent ainsi en s’aidant de l’arme de la dérision et d’un ton à la fois drolatique et funèbre pour démystifier presque toute l’histoire du Portugal avec un joyeux mépris de la chronologie qui ne devra pas choquer les férus d’Histoire. Opportunément, de nombreuses notes en bas de page permettent de lire et d’apprécier cette anti-épopée même si l’on connaît mal le passé du pays.

Antonio LOBO ANTUNES

Le retour des caravelles

Traduit par Michelle Giudicelli et Olinda Kleiman

Christian Bourgois éditeur, 1990, 267 pages

 

Tag(s) : #PORTUGAL