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Emprunté à l'hymne portugais cité en exergue, le titre est une anti-phrase ! L’empire portugaisLobo-Splendeur est vermoulu. L’empire portugais est foutu. Il s’effondre de partout en 1975-76. Les colons dont les ancêtres sont  venus du petit royaume d'Henri le Navigateur espéraient-ils encore conserver une place dans l’Angola indépendant ?

La réponse est ambiguë : d’un côté, en prévision de l’exode définitif, Isilda, la figure centrale de ce roman, a acheté à Lisbonne un appartement où elle est venue pour installer ses trois enfants, Carlos, Clarisse et Rui. De l’autre, alors que tout prépare une fin sanglante et funeste, elle persiste à diriger sa plantation entre Luanda et Malanje, coton et tournesol, alors que le MPLA a pris un pouvoir contesté et que l’UNITA fait régner la terreur dans la province, avec l’appui de mercenaires katangais et sud-africains, pour une guerre civile qui n’en finit pas. C’est la surface des choses : Lobo Antunes n’a pas réellement écrit un roman sur la seule débâcle coloniale, mais davantage sur la débâcle familiale, dans un contexte de mélange instable des cultures et de racisme souvent nié. Une anecdote prémonitoire de cette marche au chaos : 

« La première automobile qui est arrivée à Moçamedes appartenait à ton grand-père Isilda — ma mère oubliant de me dire que la marmite a rendu l’âme au bout de deux cents mètres sous des giclements de cataclysmes mécaniques, eau bouillante, boulons… »

Tout au long du roman l’inaction se passe principalement dans la chronologie de la veille et de la nuit de Noël 1995. À Lisbonne, dans leur appartement trop petit, Carlos, qui ne répond pas aux lettres venues d’Afrique, et sa femme Lena attendent dans la tension l’arrivée improbable de Clarisse et Rui pour fêter Noël ensemble. Je dis  “inaction” parce que tout est monologue intérieur que ce soit dans la tête de Carlos, mais aussi de sa mère et secondairement de Clarisse et de Rui. La confrontation de ces monologues et leur télescopage temporel permettent de reconstituer une saga familiale constamment tournée vers la déconfiture, le naufrage, l’échec. Avant qu’Isilda hérite de ce domaine familial, sa mère menait déjà une vie de couple bancal avec cet Eduardo soucieux avant tout des visites d’une Française frivole installée dans le proche Congo belge. Le ratage du mariage d’Isilda est le cœur des problèmes qui forment la trame de l’histoire, et qu’Isilda essaie de résoudre non comme une Mère Courage brechtienne mais comme une personne qui veut paraître et maquiller la succession des échecs. Amadeu engrosse-t-il une ouvrière noire ? Elle achète l’enfant. Amadeu se réfugie-t-il dans l'alcool parce que le petit Rui est épileptique ? Il sera cantonné à l’étage supérieur du domaine… Isilda masque l’échec de son couple par ses amours avec le commandant de police : « Je croyais que les femmes se déshabillaient dès qu’elles s’enfermaient avec un homme madame ne se déshabille donc pas ? » — une phrase qui revient avec des variantes selon que le locuteur est l’officier ou Isilda — et par la participation à des fêtes, par l’entassement de reliques : bijoux, chapeaux, vêtements importés et qui furent à la mode…  Pourtant elle va porter le pagne comme ses servantes. 

Isilda ne pourra jamais tout contrôler. La violence est trop forte, addition des guerres civiles, de la menace des bêtes sauvages, des tensions familiales, et des tensions inter-raciales pas toujours inavouées — ainsi Lena, plus tard, rapatriée à Lisbonne

« ne voulait pas tomber enceinte [ de Carlos ] pour ne pas subir la honte de porter un métisse dans son ventre, qui lui saloperait le berceau, qui lui saloperait la maison.»

La fille d'Isilda, Clarisse, chouchoutée par le père, est trop jeune attirée par les hommes, y compris de couleur et elle ira avorter en cachette à Luanda. Révélons le secret : Carlos l’aîné n’est pas né d’Isilda mais d'une ouvrière noire ; c’est la servante Maria da Boa Morte qui révèle, à Clarisse d’abord, le pot aux roses explosif. La publicité de la tache fera osciller Isilda entre la détestation de Carlos — elle va jusqu'à le traiter  de sale Nègre —  et une surcompensation : l’appartement de Lisbonne a été mis à son seul nom. Les serviteurs africains ont une grande importance dans l’histoire de la famille ; Maria da Boa Morte est confidente de Carlos, Josélia se dévoue pour qu’Isilda survive. Sur le domaine, les travailleurs agricoles d’élite sont Bailundos mais d’autres, inférieurs, sont recrutés pour les récoltes : ils débarquent en camion du Huambo, sont achetés à un fournisseur comme des esclaves, et meurent comme des mouches. Et puis bien sûr, c’est la guerre qui fauche les rêves d’Isilda. Dès la page 82, à la fin d’un chapitre daté de 1980, nous voyons déjà Isilda songeant à l’inéluctable: 

« avec mes boucles d’oreille à perle, mon rouge à lèvres, ma poudre de riz, mon parfum, étendue sur le lit dans l’attente des Cubains, espérant que les Cubains viennent et me tirent une balle. »  

L’auteur développe en parallèle le tragique de la saga familiale et le tragique d’une guerre née de la décolonisation et transformée en guerre ethnique et en guerre civile : 

«… ils tombaient sur les pelotons de Katangais dont on ne savait pas au juste pour qui ou contre qui ou pour quelle raison ils se battaient de la même façon qu’on ne savait pas qui les commandait et les payait, ils s’exprimaient dans une langue qui était une sorte de français aboyé, avançaient parmi les broussailles dans une anarchie féroce qui consternaient les corbeaux, empalaient ceux qui leur barraient le chemin sur la pointe des huttes, je me souviens de la reine de Dola embrochée avec ses enfants sur le mât du drapeau … » 

Au Portugal, les rêves d’Isilda chutent sur la mésentente de ses enfants. Clarisse ne supporte ni la famille ni l’appartement qui a souffert de rester inoccupé pendant quinze ans. Elle devient la maîtresse d’un homme qui a l’âge d’être son père. Carlos ne supporte plus les crises de Rui qu’il place dans une institution spécialisée. Employé modeste qui n’a pas les moyens de rénover son logement, il se sent coupable de son métissage. Il est atteint de la haine de soi et déteste les souvenirs d’Afrique et

« …toutes ces babioles rapportées d’Angola, tous ces masques, ces colliers, ces statuettes, ces rhinocéros… »

qui encombrent l’appartement, objets que Lena, issue des bidonvilles de Luanda, et qui s’accepte comme telle, s’empresse de disposer à son arrivée dans l’appartement après les avoir choisis in extremis avant d’embarquer pour l'Europe. 

• En se fondant sur l’abondance des monologues intérieurs, sur leur enchevêtrement inextricable, sur des parenthèses, ainsi que sur des répétitions beaucoup plus développées que dans « Le manuel des inquisiteurs », le roman dépasse les 500 pages sans toujours soutenir l’intérêt du lecteur au-delà disons de la page 250 ou 300, non que le style soit pris de faiblesse, mais parce qu’on tourne en rond par épuisement du système d'écriture. Ceux qui adorent parlent de polyphonie. Je n'irai pas jusque là ! Une fois que le lecteur se voit révéler la véritable identité de Carlos, et une fois qu’il a compris que ce rendez-vous de Noël est vain, il est tenté de fermer ce gros livre ou de sauter des chapitres en tenant compte des dates qui permettent de les trier — de manière assez illusoire d’ailleurs. En revanche si l'auteur a réellement voulu faire partager au lecteur un sentiment de vertige, de noyade, de chaos ou d'agonie… c'est gagné. 

Antonio LOBO ANTUNES

La splendeur du Portugal

Traduit par Carlos Batista

Christian Bourgois Editeur, 1998, 528 pages.

 

 

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