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Professeure de philosophie dans un centre médical pour adolescents de banlieue parisienne, Angélique del Rey a tenté de comprendre le contenu et les objectifs du référentiel de compétences dans l'Education, mondialisé depuis 2006. En primaire, en collège, bientôt en lycéeDel-Rey-Ecole.jpeg existe pour chaque élève un livret des compétences acquises. Celles-ci concernent autant le savoir faire que le savoir être : citons par exemple la capacité de l'élève à assimiler et restituer des connaissances après analyse et synthèse, à communiquer oralement, à travailler en groupe, à faire preuve d'esprit d'initiative ; mais aussi sa capacité à gérer son stress et ses émotions comme à respecter autrui. L'auteure concède, dans sa conclusion, que les professeurs ont raison de faire acquérir aux élèves ces compétences utiles à leur avenir professionnel. Mais dans l'ensemble de son essai elle s'insurge contre cette norme d'acquisition de compétences-clés : celle-ci écraserait chez l'élève ses qualités personnelles en étouffant toute compétence non listée dans le référentiel. Cette norme cacherait un processus utilitariste visant à mettre l'élève au service des besoins d'une économie néolibérale. On vise ainsi, selon l'auteure, à normaliser tous les élèves, à en faire des "hommes sans qualités", robots employables du "capital humain", de la "ressource humaine".

 

A. del Rey se défend de critiquer les responsables politiques ou les professeurs et désire seulement les alerter : car cette norme n'est qu'une nouvelle et dangereuse manipulation, une aliénation des enseignants et des élèves : les acteurs éducatifs doivent y résister. On réduit l'éducation à la "fabrique de l'élève performant" économiquement, individualiste, opportuniste et compétitif. On formate un élève "vide": A. del Rey prétend que la transmission des savoirs disparaît puisque l'on pousse les jeunes à une éducation "abstraite", à un engrangement de procédures : l'élève se trouve en outre "déterritorialisé" de son contexte. C'est pourquoi elle plaide pour "une autre école" alternative, qui ne standardiserait pas les élèves mais les éduquerait en tenant compte de leur "situation" (histoire familiale, conditions socio-culturelles, quartier ...), en écoutant leurs difficultés, quitte à les mettre  en conflit avec l'obligation de maîtriser les compétences requises : car il faut "(les) laisser aller (leur) chemin" vers leur émancipation et pour cela les "reconnaître dans toutes les dimensions de (leur) être". — Etrangement, selon A. del Rey, ce type d'école reste très minoritaire en France.... Bien qu'enseignant en banlieue parisienne, un seul de ses terrains d'enquête se situe en Ile-de-France ; aucune recherche en collège ni en lycée de Seine-Saint-Denis, par exemple, pourtant creuset d'innovation pédagogique... Nombre de ses exemples proviennent d'Argentine ou d'autres pays étrangers... Elle ne semble pas lire non plus les "Cahiers pédagogiques", mine de situations éducatives et de solutions alternatives...


On veut bien comprendre que l'auteure soit marquée par les discours de l'IUFM et que son ton polémique, son ironie pugnace tiennent à la force de sa conviction. Cependant on déplore son argumentaire excessif et souvent caricatural au service d'une réfutation très réductrice et "aveugle" à la réalité : "l'autre" école qu'elle appelle de ses vœux existe bel et bien, et se révèle tout à fait compatible avec l'acquisition des compétences. Quel acteur éducatif a jamais prétendu détenir une solution globale  valable pour tous les cas d'élèves et tous les établissements? Quel professeur sérieux organise son cours d'après la seule liste des compétences à faire acquérir? A. del Rey refuse de considérer que plus l'élève maîtrise de compétences, plus il prend confiance en lui : elles le rendent capable de prendre du recul sur ses actes et ses comportements, et ce savoir mieux agir améliore son adaptabilité. Bien que cela déplaise à l'auteure, la philosophie demeure, comme les autres disciplines, le terrain de base pour faire acquérir les compétences-clé.


À l'heure où tout élève futé trouve sur internet son devoir tout fait, que n'y trouvera-t-il jamais? Précisément la maîtrise des compétences qui lui auraient permis de réaliser seul son devoir et assureront son avenir professionnel. Cet essai risque non seulement d'inquiéter sans raison des professeurs débutants, mais aussi de les démoraliser : non, le sens de l'enseignement n'est pas "dévoyé", ni l'Education Nationale " capturée par les entreprises" parce que l'on amène les élèves à devenir compétents!!!

 

Angélique del REY

À l'école des compétences

De l'éducation à la fabrique de l'élève performant

La Découverte, 2010, 286 pages.

 

 

Tag(s) : #EDUCATION