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         Lecture achevée on pousse un ouf de soulagement !… "L'art français de la Jenni---Art.pngguerre" c'est l'histoire de Victorien Salagnon, et de trois guerres voire quatre ou cinq. Maquis et la Libération de la France, guerre d'Indochine, guerre d'Algérie : un jeune résistant lyonnais devenu capitaine traverse nos conflits, vivant ce que le narrateur appelle la guerre de vingt ans. Avec "Des Hommes" Laurent Mauvignier s'était contenté de la guerre d'Algérie. Ici l'ambition est plus grande d'autant que comme le dit le narrateur « L'armée en France est un sujet qui fâche.» Le récit est fractionné en séquences, intitulées "Roman" de I à VI et ces séquences sont enchâssées au sein des "Commentaires", numérotés de I à VII, exprimant les faits et opinions du narrateur à partir d'une journée très enneigée de janvier 1991.

         Le narrateur a abandonné son travail, sa compagne, sa maison, sa voiture et choisi de devenir un marginal ; il survit en distribuant des prospectus. C'est ce qui l'amène à rencontrer le vieil officier à la retraite, toujours comblé par sa passion pour le dessin et la peinture qui avait commencé au maquis. D'année en année — bien que le lecteur se rende mal compte de la chronologie de leurs rendez-vous — le narrateur fréquente l'officier, l'un confessant l'autre. Le narrateur prend en charge le récit des guerres de Salagnon, et Salagnon prend en charge la formation du narrateur : il lui apprend à peindre, plus exactement l'art de la peinture à l'encre de Chine, avec un pinceau ramené d'Hanoï où un vieil aristocrate lui avait montré sa collection de merveilleux rouleaux d'artistes chinois. Ces chapitres dits "Commentaires" sont écrits à la première personne du singulier. Leur style n'en est pas toujours très heureux. On s'ennuie beaucoup à la lecture de certains passages, parfois répétitifs et plombés de prêchi-prêcha. Sans doute est-ce volontaire pour mieux faire saisir la nullité de la vie du narrateur qui a saboté son existence de "français moyen" par opposition avec la vie héroïque de Victorien.

         Le contraste est effectivement saisissant avec les épisodes des aventures de Salagnon, écrits à la troisième personne comme dans un roman balzacien. On se demande même si le livre ne serait pas meilleur s'il ne contenait que ces six épisodes. Victorien a tôt fait de se faire à la vie militaire, lui qui a été scout avant de rallier le maquis entraîné par son oncle. Le personnage de l'oncle l'emporte sur celui du père, un médiocre petit commerçant incapable de tenir sa comptabilité sans son fils. L'oncle est la figure tutélaire : il introduit Victorien dans la jungle des campagnes indochinoises — la longue séquence sur la guerre d'Indochine est sans doute la plus intéressante et la plus réussie du livre — et le précède dans les djebels d'Algérie avant de sombrer dans l'OAS tout en restant lecteur d'Homère.

         C'est tout un pan de l'histoire de France qui est revisité et les allusions au général de Gaulle sont assez savoureuses.

« De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l'était comme mentent les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe siècle. Il nous donna, parce qu'il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d'être fiers de nous. Et nous vivons sur les ruines de ce qu'il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu'il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l'image claire de la réalité alors qu'il ne s'agissait que d'une invention ; une invention en laquelle il était doux de croire.»

De Gaulle est le Romancier qui a installé la France dans un grand récit flatteur dont elle aura plus tard bien du mal à s'extirper car les trente glorieuses ne méritèrent pas vraiment leur appellation.

         Salagnon découvre la pratique de la torture, entre deux portes, par hasard, au Tonkin. Plus tard, lors de la bataille d'Alger, il est au cœur de ces pratiques indignes, même s'il laisse son compagnon d'armes Mariani réaliser les bassesses majeures : torture, corvée de bois et assassinat de civils. C'est que Mariani avait jadis sauvé Salagnon, lui évitant la captivité au Vietnam. Responsable de bien des horreurs sur ces champs de bataille lointains, la France y perd son âme.

         La thèse du roman est finalement que les émeutes des banlieues, notamment en 2005 près de Lyon, sont le prolongement guerrier logique des guerres coloniales perdues, leur contrecoup. Faute de mener la guerre au loin on la mène au plus près, là où les injustices sociales dressent d'autres jeunes rebelles à affronter la police et la gendarmerie au lieu que ce soient la Légion et les parachutistes. Heureusement et pour alléger un roman déjà bien épais, Alexis Jenni a fait l'impasse sur d'autres guerres coloniales à Madagascar en 1947 et au Cameroun en 1950. Salagnon n'avait pas le don d'ubiquité, Dieu merci, 630 pages c'est beaucoup.

         Corollaire de cette thèse, Mariani a rapporté des théâtres d'opérations extérieurs un racisme profond que le narrateur se croit bien inspiré de délayer : il fait de jeunes émules qui composent les "gaffes", rêvent de ratonnades, et transforment en bunker l'appartement de Mariani perché au dix-huitième étage d'une tour devenue donjon à Voracieux-les-Bredins, synthèse de toutes les banlieues défavorisées.

         Pour adoucir l'ensemble, il y a Eurydice. Fille de Salomon, un médecin juif de Bab-el-Oued, elle est la jeune infirmière présente au côté de son père quand Victorien la rencontre au cours des combats de l'été 1944 dans la vallée de la Saône après le débarquement des Forces françaises libres. Salomon avec son parler pataouète et Eurydice avec son charme sont les vraies figures solaires de ce livre noir comme l'encre de Chine qui sied au pinceau de Salagnon. Combien d'années Eurydice attendra-t-elle son héros parti sans se retourner pour batailler en Indochine?

         On dit parfois qu'un premier roman comporte trop de choses : il est sûr que "L'art français de la guerre" confirme cette hypothèse. Au point que le lecteur risque de sauter bien des pages pour ne pas étouffer sous la charge. Dommage pour une fresque rare et plus qu'à moitié militaire qui embrasse toute une époque, de 1940 à nos jours.

Alexis JENNI  :  L'Art français de la guerre

Gallimard, 2011, 631 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE