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Ces nouvelles, publiées non en Russie mais en Allemagne sous le titre "Taïga blues" en 2002, dessinent un portrait — à la fois désolant et désopilant — de la Russie, devenue ici le bourbier. LesIkonnikov-Dernieres-nouvelles.png textes, deux pages pour le plus court, quinze pour le plus long, sont regroupées en six parties qui nous emmènent loin de Saint-Péterbourg et prétendent offrir une lecture thématique du sujet.

Le recueil s'ouvre par le thème "Russie, Grande Russie" : la critique ironique du pouvoir politique, militaire et policier est assez réussie. Dans la nouvelle "La Mutinerie", le cuisinier de la colonie pénitentiaire de N. propose une ingénieuse théorie sur les cycles de l'histoire politique russe : depuis Nicolas II jusqu'à Poutine, tout dépend de l'abondance des cheveux du dirigeant suprême. On regrette ainsi le temps de Nicolas II ou de Staline, mais pas l'époque de Gorbatchev… Dans "La steppe", un régiment a oublié en manœuvres le soldat Moukhine et c'est seulement un an plus tard que le colonel Volkogonov se soucie de le retrouver.

La section "Voisins, voisins" contient une conversation sur une terrasse d'immeuble collectif où un professeur de lycée lâche cette forte pensée : « En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes : la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance.» Qui dit mieux ?

Sous la rubrique "Temps Modernes", des textes sarcastiques montrent les Russes face à la société de consommation et au postsoviétisme. Le médecin urgentiste abandonne l'hôpital pour devenir gardien de supermarché. Faute de tout-à-l'égout, le superbe lave-linge qu'achète le kolkhozien Valentin ne peut être mis en service et sa femme continue de faire la lessive à la rivière.

A ce thème moderniste s'oppose celui du "Village éternel" des paysans voleurs et roublards. Ici, du moujik au directeur du kolkhoze, tous pensent prioritairement à la vodka. « La fête de la Moisson se prolongea ainsi jusqu'aux premières gelées…»

"Histoires de vie" évoque notamment un village dépeuplé où face à huit femmes n'habite plus qu'un moujik valide : « Tout le harem repose sur moi.» Inoubliable, l'histoire du milicien qui doit se rendre au village de Poukovo : le directeur du kolkhoze La voie léniniste se plaint de vol de matériaux qui ont servi au pope pour refaire le toit de l'église : ah ! le saint homme ! Au salon, devant son téléviseur ultra-moderne et ayant fait disparaître subrepticement ses revues porno, il reçoit fort courtoisement le milicien et le directeur. Pour commencer, il fait servir à chacun une bouteille de cahors.

L'envoi de "Dieu est avec toi" est pour consoler Kirioucha qui déprime, tombé dans un fossé. « Où veux-tu partir ? En Amérique ? Pourquoi spécialement en Amérique ? Parce que là-bas celui qui fait la plonge au restaurant peut devenir millionnaire ? C'est une idée reçue, Kirioucha. Dans le meilleur des cas, là-bas, il peut devenir serveur. Alors que chez nous, les anciens détenus peuvent vraiment devenir députés à la Douma. Reste en Russie, Kirioucha.»

Isolément, beaucoup de ces textes déçoivent par leur caractère minimaliste et l'impression d'inachevé, mais le recueil pris dans son ensemble propose un diaporama réjouissant sur la société russe, un aperçu de la Russie profonde où l'auteur est né en 1974. C'est la première publication d'un écrivain dont on peut attendre une œuvre plus développée.

 Alexandre IKONNIKOV.  "Dernières nouvelles du bourbier"

Traduit du russe par Antoine Volodine et de l'allemand par Dominique Petit. Editions de l'Olivier, 2003, 183 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE