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La traversée, c'est d'abord celle du "Ville d'Alger", ce 20 Juin 1962 ; à bord, des "pieds-noirs", et parmi eux le jeune A.Vircondelet, quinze ans, et les siens, issus d'une vieille Vircondelet.giffamille franc-comtoise établie en Algérie depuis 1848. Tout le récit s'arrime à ce dernier passage d'une rive à l'autre de la Méditerranée.

La traversée c'est aussi pour l'auteur "une métaphore de l'existence humaine", de la naissance en Algérie à la "mort" en France, entre échec et espérance. Dans le huis-clos du bateau, la nostalgie du passé se mêle à l'appréhension de l'avenir et l'esprit s'échappe hors du navire : défile alors toute l'histoire de l'Algérie. A.Vircondelet y puise les arguments d'un véritable plaidoyer de défense des pieds-noirs car "c'est une histoire qui s'est passée sans avoir été comprise de l'intérieur" écrit-il, faute d'avoir écouté leur voix. Cinquante ans après, le ressentiment reste fort, le pardon impensable, l'absence de toute repentance de l'Etat inadmissible : les propos de l'auteur se font polémiques. Il sait toutefois faire la part des choses, reconnaître les erreurs des siens ; mais ce "fils de Bab-el-Oued" se veut avant tout leur porte-parole.

L'Algérie c'est cette terre violemment colonisée dès 1830, asservie par "le sous-prolétariat canaille des bas-fonds métropolitains qui exploite les algériens dans l'inconscience totale de l'humiliation qu'il leur inflige". La haine et le désir de vengeance des "indigènes" couveront jusqu'en 1954. Vircondelet évoque d'une plume tragiquement réaliste les exactions, la barbarie qui furent autant le fait du FLN et de l'armée française que de l'OAS, dont il n'a pas oublié les attentats aveugles pour chasser les pieds-noirs d'Algérie -"la valise ou le cercueil". Il permet de comprendre l'état d'esprit des rapatriés : désormais indésirables en Algérie, et déjà indésirés en France : Sartre ne les considérait-il pas comme "les boucs émissaires" de cette guerre, chacune ayant les siens?

Ce qui importe à l'auteur c'est d'éclairer l'état d'esprit des pieds-noirs, "ce petit peuple unique et différent", et les valeurs qui furent les leurs. Sur le bateau, dans la douleur de l'arrachement, surgit l'impossible déliement de cette terre algérienne: "enchanté" par sa beauté A.Vircondelet en magnifie la lumière, le souvenir des pique-niques à la plage…à Tipasa surtout, sur les traces de Camus, son maître à penser : lors de ces "Noces" de chacun avec la nature, le ressourcement dans l'énergie vitale élevait l'âme à la conscience du sacré: "le sentiment religieux était partout". Cet "art de vivre", ce carpe diem épicuriste, ce trésor des pieds-noirs, c'est leur patrie : ils ne se sentaient ni apatrides, ni surtout "rapatriés". A.Vircondelet concède que ce fort attachement les a longtemps empêchés de prendre la mesure des tensions latentes avec les arabes. S'ils emportent une image mythifiée de l'Algérie, leur paradis perdu, leur image de la France, issue des manuels scolaires et des romans, n'est pas plus réaliste ; mais elle masque, le temps de la traversée, l'inhospitalité qui les attend.

A.Vircondelet brosse un portrait élogieux de "sa race née du soleil et du courage": paysans pauvres, ouvriers, ces ancêtres débarqués en terre algérienne avec "l'idée folle d'en faire une petite France", furent des "aventuriers bâtisseurs" habités par leur "conviction civilisatrice"; ils ont réalisé le rêve ancestral, ils ont "fait le pays": en être chassés suscite le ressentiment, d'autant qu'ils ne se percevaient pas comme les colons, les riches "nababs" propriétaires terriens, enfuis dès le début des "événements". Eux se voulaient bienveillants avec les indigènes et beaucoup ont noué des liens amicaux avec eux. Mais l'auteur nuance ce portrait, souligne la naïveté, l'inconscience de ces pieds-noirs idéalistes, éblouis par leur rêve, et si fiers d'avoir mené l'Algérie sur la voie du progrès. A.Vircondelet reconnaît leur "erreur de jugement": ils n'ont pas pris conscience que toute forme de colonisation engendre "injustice et frustration", ils n'ont pas voulu admettre que "l'indépendance est un désir violent et légitime". Il leur reste au cœur la rage née du manque de reconnaissance de leurs efforts tant par les arabes que par la France.

Nul n'y apprécie l'arrivée massive, dans l'été 1962, de cette "canaille raciste et colonialiste"; les pouvoirs publics cherchent à les disperser sur le territoire par crainte qu'ils ne fomentent des émeutes. De Gaulle n'a jamais caché son mépris pour ces "européens d'Algérie"; P.Joxe, et tous les écrivains derrière Sartre s'en sont fait l'écho. Seul Camus a dénoncé les violences des arabes.

A.Vircondelet restitue de l'intérieur l'état d'esprit des pieds-noirs devenus malgré eux "rapatriés". C'est à leur terre, l'Algérie, qu'ils ont dû la force intérieure de rebondir et de s'intégrer; c'est à elle aussi que l'auteur doit d'avoir pu "prendre sa revanche sur le malheur".

Alain VIRCONDELET. La Traversée. First éditions, 268 pages, 2012.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE