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Ecrit au cours des deux semaines de son séjour à l'Institut Français de Pointe Noire, où il n'était pas retourné depuis vingt trois ans, ce récit autobiographique apporte un nouvel éclairage sur le romancier congolais. Avec beaucoup de pudeur et d'émotion retenue, A. Mabanckou évoque ses souvenirs d'enfance parfois drôles, jaillis des lieux revisités; avec une certaine Mabanckou-Lumiere-de.jpeggêne aussi, et la conscience de son ingratitude. S'il a choisi de partir mener en Occident l'existence d'un esprit rationnel, il reste cependant habité de peurs et de croyances africaines : sa "phobie des cadavres", cette "appréhension insurmontable" née dès l'enfance l'a empêché d'assister aux obsèques de ses parents. Mais il est enfin venu répondre au souhait de sa mère. Si ce texte édifie bien le tombeau de la vie antérieure de Mabanckou, il  révèle aussi son profond attachement de coeur et d'esprit.

De ratures en pages arrachées, "un gamin va naître jadis", paradoxe révélateur de cet effort du romancier," au bord du ruisseau des origines", pour se ressourcer malgré ses peurs. Car A.Mabanckou n'a pas oublié l'injonction maternelle, "l'eau chaude n'oublie jamais qu'elle a été froide", à l'inverse de cet ami monténégrin, "Nègre à Paris", qui "avait oublié d'où il venait". Maman Pauline illumine le récit ; sur les photos cette paysanne de Louboulou, marchande d'arachides et de bananes au Grand Marché de Pointe Noire, apparaît forte et rassurante. Mabanckou sent partout sa présence, la "voit" dans la silhouette de vieille bohémienne esquissée sur la pleine lune. Toutefois une ombre plane, la prédiction d'une cousine… Ses deux sœurs aînées étant mortes à la naissance, A. Mabanckou est un fils unique, maudit selon les croyances africaines car il a "verrouillé le ventre de sa mère": égoïste, ingrat, tout fils unique un jour s'en va et l'abandonne. Moqué par ses camarades de classe pour n'avoir pas de fratrie, le romancier "s'était inventé une fraternité en carton pâte", en ressuscitant ces sœurs qui venaient la nuit manger les mets que maman Pauline leur préparait. Mais papa Roger son père adoptif avait vite éveillé son appétit de connaissances, l'avait initié, par la lecture des journaux français, à la découverte du monde… et Mabanckou avait réalisé la prédiction —"je couvais le rêve de partir"—. Après Brazzaville, la France et la Californie,"l'oiseau migrateur" de jadis revient en "cigogne noire", habité de malaise. Certes en découvrant oncles, tantes et neveux qui tous l'appellent "tonton" l'auteur éprouve "une fierté dont (il) ne peut expliquer les raisons" ; mais l'oncle Mompéro lui révèle une famille éclatée, cupide, qui ne lui épargne pas ses reproches ni n'oublie de lui réclamer de l'argent sous tous les prétextes : "je n'existe plus pour eux" note amèrement Mabanckou.

Le cinéma Rex, enchantement de son enfance, a laissé place à une église pentecôtiste ; son lycée Karl Marx est rebaptisé J.V. Augagneur : après l'époque communiste le pays fait retour à l'époque coloniale. Ce Congo n'est plus le sien et les "Lumières de Pointe Noire" seulement celles des souvenirs. "J'essayerai de revenir" promet Mabanckou avant de "dire adieu" à Pointe Noire".

Maman Pauline croyait que les Blancs lui volaient son fils à jamais, mais il est revenu briser la malédiction. S'il ne l'a vue ni vieillir ni mourir, l'esprit de sa mère l'accompagne et l'écriture rend possible son propre travail de deuil. Dans ce récit qui verrouille son passé congolais, le romancier a inséré des photos de ses proches. Les anciens redoutaient cette invention des Blancs destinée à capturer par l'image l'esprit et l'âme des futurs esclaves : ainsi ceux des siens resteront-ils vivants. Ces Lumières éclaireront-elles le lectorat occidental? Pour Mabanckou, "beaucoup de livres ne peuvent être lus que dans le lieu où ils ont été écrits". Espérons qu'il n'en aille pas ainsi pour celui-ci.

Alain Mabanckou. Lumières de Pointe-Noire. Seuil, 2013, 281 pages.

 

Voir aussi l'avis de Gangoueus.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #AFRIQUE