Mardi 4 septembre 2007

L'auteur, universitaire spécialiste de l'histoire des Juifs marocains, a réalisé une très utile synthèse sur les relations entre Juifs et Arabes musulmans dans l'espace qui s'étend du Maroc à l'Irak. Le passé lointain, c'est-à-dire depuis le temps de Mahomet jusqu'à la Révolution française est traité en moins de 200 pages. Autrement dit, l'essentiel de l'ouvrage s'étend de l'expédition d'Égypte de Bonaparte à la Guerre des Six jours en 1967.

Le temps de la "dhimma"

Quoique le récit soit très synthétique, il y a beaucoup à découvrir sur les relations judéo-arabes au Maghreb et au Machrek. Comme les chrétiens, les juifs vivant sous un pouvoir musulman ont le statut de dhimmi, un statut discriminatoire (pacte d'Umar) plus ou moins strictement appliqué selon les lieux et les époques tant la diaspora est une réalité diverse, mais qui garantit la pratique du culte. Une brillante société judéo-arabe a pu ainsi se développer, notamment en Andalousie, avec néanmoins des périodes noires comme celles Almohades qui entreprirent en 1146 de convertir de force les Juifs du Maghreb.

Quand les Rois Catholiques décidèrent en 1492 de chasser les Juifs d'Espagne, c'est le sultan ottoman Bayezid II qui leur offrit un refuge et la population juive augmenta alors fortement à Istanbul et Salonique. Mais quand un juif de Smyrne, Sabbataï Zevi, qui avait épousé au Caire une rescapée des pogroms de Pologne, se proclama Messie, Mehmet IV le convoqua à Istanbul pour mettre une fin brutale à l'aventure en 1666.

Le coup de force des Rois Catholiques contribua aussi à augmenter les communautés juives dans le Maghreb ; d'où des rivalités entre communautés autochtones et nouveaux arrivants (les Megorashim). Passés par Livourne, le groupe des "Grana" dynamisa l'activité économique des ports barbaresques, Tunis en tête ; ils servirent d'intermédiaires pour le rachat des captifs des corsaires barbaresques ou chrétiens.

Le temps de l'assimilation

L'expédition d'Égypte puis la prise d'Alger en 1830 marquent le début d'un contexte nouveau : le déclin de l'empire turc -qui a pourtant cherché à se réformer- et l'impérialisme européen. La politique de réformes (Tanzimat) menée par certains Sultans permet à de nombreux Juifs de prospérer à l'ombre de la Sublime Porte. En Egypte, les Khédives modernisèrent l'administration et l'ouverture du Canal de Suez (1869) provoqua l'expansion des communautés juives d'Alexandrie et du Caire.

Mis à part les Juifs de Bagdad restés intégrés dans le contexte musulman jusque vers 1930, les Juifs du XIXe siècle regardent de plus en plus vers l'Europe occidentale, source des nouvelles technologies et des capitaux à investir, inspiratrice de l'assimilation dans la société libérale et issue des Lumières. Dès lors l'emploi de l'anglais et du français fait reculer la langue arabe.
Parallèlement, les Juifs européens découvrent la situation de pauvreté de la majorité des Juifs méditerranéens, particulièrement au Maroc.

Aussi la conquête de l'Algérie par la France, avec l'ouverture d'écoles où les Juifs algériens affluent, détache-t-elle rapidement et fortement la minorité juive de l'environnement social musulman. En 1870, le décret Crémieux achève la rupture en plaçant la minorité juive du côté des colonisateurs. C'est pour cette raison qu'à plus long terme les Arabes découvrant le nationalisme se dresseront contre les Juifs devenus symboles vulnérables de la domination européenne, donc boucs émissaires. En Europe occidentale, les Rothschild incarnent la réussite juive et Edmond de Rothschild finance dès les années 1880 la colonisation agricole en Palestine comme réponse aux pogroms qui sévissent en Russie tsariste (Ukraine, Pologne) et en Roumanie.

Le temps du sionisme

Theodor Herzl n'est pas la premier à considérer que l'alya est préférable à tout autre avenir des Juifs. Mais avec lui le sionisme s'organise. Après la Guerre de 1914, la domination turque disparaît, tandis que s'étend celle de la Grande-Bretagne (Palestine, Irak) et de la France (Syrie, Liban). Les tensions entre "communautés", déjà apparentes à la "Belle Époque", dérapent vite après la Conférence de la Paix de 1919. Le pouvoir britannique en Palestine mécontente les Juifs (dont l'immigration est freinée) comme les Arabes (en s'accrochant à la déclaration Balfour jusqu'au Livre Blanc de 1939). Le nationalisme arabe se développe partout de l'Irak au Maroc.

Avec la seconde guerre mondiale, les Arabes soutiennent les progrès de l'Axe et applaudissent son programme antisémite. La défaite française de 1940 amène Pétain au pouvoir (le décret Crémieux est aboli) et en faisant croire au rapide départ des Français d'Afrique du Nord suscite des actions antisémites. Porte-drapeau de l'antisémitisme arabo-musulman, le mufti de Jérusalem (al-Hajj Amin Husayni) s'installe à Bagdad et s'allie à Hitler. Le sort des Juifs du Maghreb s'aggrave : en 1942, s'ouvrent des camps pour les regrouper (Libye, Tunisie, Algérie). À ce moment les autorités sionistes sont informées de la shoah et l'avancée de Rommel vers le Nil comme les visées allemandes sur l'Irak et la Syrie portent l'alarme à Tel-Aviv qui a été fondée en 1908.

Dès la fin de la Seconde guerre mondiale, la décolonisation se profile comme une suite logique des tensions des années vingt-trente. La Ligue Arabe est fondée en 1945. Le conflit palestinien n'est pas plus réglé par l'ONU naissante que par l'Angleterre qui annonce la fin du mandat sur la Palestine : dès 1947, le plan de partage est rejeté par les Juifs et les Arabes les plus militants. Soutenue par le président Truman, la proclamation de l'Etat d'Israël en mai 1948 par David Ben Gourion est saluée par les uns comme une légitime compensation pour les victimes de la shoah, par les autres comme un acte néo-colonialiste insupportable. Même si Eretz Israel s'impose militairement en 1949, 1956 et 1967, l'existence de l'Etat juif reste refusée par l'opinion arabe. Elle y excite le nationalisme arabe et crée un nationalisme israélien. Dès lors les années 1950-1962 voient les communautés juives quitter les pays arabes (carte en fin de volume) dans des conditions plus ou moins tragiques,
pour s'installer en Israël, en France, ou en une diaspora plus lointaine.

L'auteur est remarquablement honnête sur ces questions sujettes à polémiques. Il montre bien l'hypocrisie des gouvernements britanniques qui freinèrent l'immigration juive en Palestine (l'affaire de l'Exodus est loin d'être un cas unique !) pour ménager des pays arabes sur lesquels ils rêvaient de prolonger leur domination. Il montre bien aussi que la question des terres des Palestiniens arabes n'est pas survenue d'un coup en 1948 : si les leaders sionistes ont été conscients du problème futur, ils n'ont pas plus travaillé à sa résolution que les Etats arabes voisins n'ont été soucieux de régler correctement le sort des réfugiés palestiniens qu'ils aient fui ou qu'ils aient été expulsés.


Michel ABITBOL
Le passé d'une discorde
Juifs et Arabes depuis le VIIe siècle

Perrin, "Tempus", 2003, 515 pages.




par Rousseau publié dans : MONDE JUIF

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