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Un autre regard sur les adolescents

Médecin de l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Dinah Vernant crée en 1995 à l'Hôtel-Dieu l' "Espace Santé Jeunes". À travers son témoignage, empathique sans compassion excessive, elle ébranle quelques idées reçues sur les 13-21 ans ; elle dénonce d'un ton justement polémique les institutions —médicales, socio-éducatives, judiciaires— qui souvent leur nuisent —les "massacrent"— faute d'adaptation compréhensive.

 
L'adolescence, période de profondes transformations physiologiques et corporelles, constitue en elle même un passage violent de l'existence. Dinah Vernant constate à quel point leur corps, leur apparence physique, angoisse les jeunes qu'elle reçoit. La plupart lui sont adressés par l'Aide Sociale à l'Enfance et par la Protection Judiciaire de la Jeunesse : 4000, de 17 ans en moyenne, depuis octobre 2000. 60 % d'entre eux sont de nationalité française mais la plupart ont vécu hors de France —surtout en Afrique du Nord et en Afrique noire— et 38 % n'ont aucune scolarisation. Si ces jeunes acceptent de consulter ce médecin, c'est qu'ils se sentent en confiance et obtiennent des réponses à leurs questions. Dinah Vernant les respecte, les vouvoie et sait les écouter en les examinant ; rassurés par le secret médical, leur parole intime se libère.

On ne prend pas suffisamment en compte la santé de ces adolescents, souvent victimes depuis l'enfance d'agressions familiales et sociales ; beaucoup se plaignent du manque d'écoute du personnel hospitalier comme de leurs éducateurs, sans parler de leurs parents. On considère trop souvent que leurs troubles comportementaux relèvent de la santé mentale : la consultation d'un "psy" reste la clé magique et c'est une grave erreur. Car devant le psychologue ou le psychanalyste il faut parler de soi, sans obtenir aucune réponse du thérapeute. Or, un adolescent ballotté de foyers d'hébergement en familles d'accueil, privé souvent d'affection et de repères, se refuse à parler de lui-même : par pudeur et par honte il se réfugie dans le mutisme. Certes on voit s'ouvrir en France des "maisons des adolescents", mais comme elles sont dirigées par des pédopsychiatres, le problème relationnel est le même.
 
Pour quels symptômes ces jeunes consultent-ils ? Des troubles du sommeil, des comportements dits "hyperactifs", surtout déviants, voire délinquants. Violentés par la vie, ils deviennent violents à la fois pour se protéger et pour appeler au secours. Mais aussi pour se maîtriser eux-mêmes quand ils "ont la rage". Ces adolescents sont conscients de la violence qui les habite : s'ils scarifient leur corps c'est pour se calmer, s'ils associent le haschich à l'alcool, c'est pour apaiser leurs angoisses et pouvoir dormir. Dinah Vernant le souligne à plusieurs reprises : ces jeunes ont une courageuse volonté de résilience, de  "s'en sortir" malgré ce corps souvent stigmatisé par les sévices familiaux : hématomes, plaies et bosses quand leurs proches les battent; viols fréquents dans leur petite enfance, car frères et oncles les ont largement abusés. Comment ne deviendraient-ils pas agressifs et mutiques ? S'y ajoute leur ignorance du fonctionnement de leur propre corps et de sa sexualité. Une jeune maghrébine, craignant d'avoir perdu sa virginité après un baiser "avec la langue" vient demander un "préservatif pour la bouche". Ces adolescents, souvent tiraillés entre deux cultures, ont le sentiment que la société leur refuse le droit de vivre. "Ils me calculent pas" déclare l'un d'eux. Traduction : "Je ne compte pas pour eux.” Car au défaut d'écoute des juges, éducateurs, policiers —qui les maltraitent comme s'ils étaient des adultes, les entravent et les menottent contrairement à la loi—s'ajoute la grande difficulté de ces jeunes à s'exprimer en français correct. Ils sont conscients de ce handicap et désirent bien parler le français—"la langue du respect"— car ils en mesurent les conséquences. Plus leur vocabulaire est pauvre, leur syntaxe chaotique, plus ils communiquent avec violence, s'en suivent les difficultés scolaires, donc le sentiment d'échec, et l'absentéisme ; finalement le risque d'exclusion socio-professionnelle. Dinah Vernant note leur attachement au dictionnaire, dont certains font même leur livre de chevet.
 
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Ce médecin porte témoignage des violences infligées à ces adolescents en souffrance par des institutions inadaptées autant que par des adultes aveugles et sourds. Si ces jeunes ne perturbent ni les cours ni la vie du foyer d'hébergement, enseignants et éducateurs ne cherchent pas à les connaître.

Dinah Vernant sera-t-elle entendue des pouvoirs publics grâce à ce livre ? A l'époque où D. de Villepin était ministre de l'Intérieur elle l'a interpellé par courrier sur "les comportements déviants des services de police" à l'égard des adolescents : elle n'eut aucune réponse. Elle fit de même à l'époque où M. Le Branchu —alors Garde des Sceaux s'était déclarée "attentive au traitement carcéral des jeunes délinquants" : elle n'eut aucune réponse. Dinah Vernant sera-t-elle entendue alors que l'inceste n'est pas inscrit au Code pénal français ? 
 
Dinah VERNANT - L'Âge violent - Seuil, 2007

 
Tag(s) : #EDUCATION