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Jean Clair, commissaire de l'exposition consacrée l'an passé à la Mélancolie a prolongé la réflexion sur ce thème en  organisant un colloque en avril 2006 à la Fondation des Treilles. Gallimard en publie les actes, invitant à souligner les relations entre les Vanités, le Miroir et le sentiment mélancolique.

Le Docteur Widlöcher en particulier rappelle la confusion fréquente entre la maladie dépressive et ce sentiment. Identifiée par les aliénistes du XIXè s., la maladie affecte autant la vie mentale que l'activité du patient : incapacité à se concentrer, sensation de fatigue extrême, absence totale de volonté inhibant tout passage à l'acte : les antidépresseurs la corrigeraient.

Mais le sentiment mélancolique est tout autre, qui n'altère ni la pensée ni l'action. Connues depuis Hippocrate, qui les associait à la rate et à la bile noire, les "idées noires" n'ont aucune cause psychologique ni conjoncturelle et n'apparaissent pas seulement à l'automne de la vie comme on l'a longtemps cru. Il faut aussi se garder de les assimiler à la nostalgie du temps passé ou de la patrie perdue. Car le sentiment mélancolique naît, chez certains individus, de l'hyperconscience – lucide et désillusionnée– du vide, du néant de l'existence – le moine médiéval la connaissait cette "acedia", cette crise de doute, la tentation du Malin. Qu'il s'exprime à travers le blues des chants d'esclaves ou le "spleen" baudelairien, ce "goût du néant" ôte tout sens à l'activité humaine, à la vie elle-même : tout n'est que vanité, illusion creuse, comédie.

C'est autour du crâne que s'organise la vanité picturale car la mort fascine l'esprit mélancolique : ni redoutée, ni évitée, le crâne lui offre une image de lui-même qui nourrit sa pulsion de mort. Le miroir est alors incontournable : lorsqu'il contemple son image, l'esprit mélancolique se dévalorise, se juge négativement mais – paradoxalement – il s'éprouve supérieur aux autres hommes car lui conscientise la présence du vide. Narcissisme inversé, son reflet, son double, justifie son sentiment mélancolique, confirme la conviction intime du bien-fondé de son désenchantement.

Les Vanités élaborent une représentation, une mise en scène de la mélancolie. La fascination pour la mort – le crâne – est analogique de l'image de soi dans la psyché, à la fois miroir et âme. Néanmoins cette "mélancolie au miroir" dont parle Starobinski, aucun antidépresseur ne saurait la soulager. 


De la Mélancolie
Textes réunis par Jean Clair et Robert Kopp
Gallimard, Les cahiers de la nrf, 226 p., mai 2007.




Tag(s) : #VANITÉS